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27 novembre 2004
Annie Lacroix-Riz
Je vous livre les documents par volume d’archives et ordre chronologique.
En note infrapaginale figurent des explications. Je suis à votre
disposition pour toute demande supplémentaire. Les étudiants
qui ont reçu l’an dernier une version initiale de ce texte
y trouveront nombre d’éléments nouveaux.
Tout ce qui est entre guillemets est de la citation de document original.
J’ai corrigé les fautes de frappe des textes originaux (pour
renoncer à des (sic) trop nombreux).
La gigantesque campagne de presse (et autre propagande) de 1933 sur « la
grande famine » d’Ukraine est, si l’on se fie aux fonds
du Quai d'Orsay, un bobard lancé 1° pour préparer l’« alliance » polono-allemande
de janvier 1934 (Varsovie et Berlin se font des politesses à propos
de l’Ukraine que le Reich promet aux Polonais, « en échange
du corridor de Dantzig », supercherie dont Berlin a déjà usé dans
les années vingt) et 2°, objectif allemand essentiel, pour
empêcher la réalisation l’alliance franco-soviétique
qui se dessine depuis le retour d’Herriot au poste conjoint de
Président du Conseil et de Ministre des Affaires étrangères
(juin-décembre 1932). Les fonds publiés du Foreign Office « sur
l’Ukraine et la grande famine de 1932-1933 » autorisent une
interprétation similaire sur le sens de politique extérieure
de l’opération de propagande de 1933 : le « mémorandum
de Ponsonby Moore Crosthwaite sur l’histoire de l’Ukraine
et ses relations avec la Pologne et la Russie, 11 décembre 1933 » est
aussi clair que la correspondance du Quai d'Orsay citée ci-dessous.
Le Vatican, qui hait la Pologne, catholique certes, mais pillarde de
territoires allemands, signe en juillet 1933 le Concordat du Reich qui
prévoit, entre autres clauses secrètes, l’occupation
commune de l’Ukraine. On comprend ainsi mieux le rôle, particulièrement
actif, de la Curie romaine et l’utilisation dans l’opération
ukrainienne de son instrument favori de l’expansion allemande à l’Est
(notamment pour l’Anschluss et la liquidation de la Tchécoslovaquie),
l’Allemand des Sudètes, par ailleurs cardinal (1933) archevêque
de Vienne (1932), Innitzer .
L’URSS a connu en 1932-1933 une sérieuse disette conduisant à un
strict renforcement du rationnement, pas une famine et en tout cas pas
une famine à « six millions de morts », chiffre (scandaleux
sur le plan méthodologique en particulier) lancé ces dernières
années par le démographe Alain Blum, question examinée
plus loin (sur le traitement universitaire récent de la question
en France, mise au point dans la 3e partie du présent dossier).
Les développements ci-dessous relatifs aux ambitions affichées
par le Reich en 1933 à propos de l’Ukraine (programme de
conquête antérieur à 1914, et donc non spécifique
du programme impérialiste nazi ) infirment, comme ceux du recueil
que j’ai constitué sur l’armée rouge en 1937-1938,
la thèse des dangers extérieurs instrumentalisés
par Staline contre ses ennemis « imaginés » ou purement
et simplement inventés, familière à l’historiographie
française actuelle.
CAMPAGNE GERMANO-VATICANE ET UKRAINIENNE SUR LA FAMINE EN UKRAINE, 1932-1933
URSS 1918-40, VOL. 1036, SITUATION ÉCONOMIQUE, 3 AOÛT 1932-18
JANVIER 1940,
ARCHIVES DU MINISTÈRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES
(MAE)
339 folios [classement par volume, paginé] et voir infra la correspondance
de 1933 du colonel Mendras, attaché militaire, fonds SHAT)
Copie des du « correspondant particulier » à Berlin
articles de Renaissance
Copie de l’article de Renaissance 17 août 1932, « Famine
et chaos (Rapports de Consuls allemands) », 4-7, 4 p. [la France
a une ambassade à Moscou, comme la Grande-Bretagne, qui a également
un consulat à Leningrad , mais pas de multiples consulats en URSS, à l’inverse
des Italiens et des Allemands : les sources sur la famine sont donc germano-italiennes
et, on le verra, proviennent d’associations ukrainiennes émigrées
séparatistes financées par le Reich, d’Ukrainiens émigrés,
parfois depuis l’avant-guerre, etc., comme l’attestent les
courriers du Quai d'Orsay cités plus loin]
Descriptif apocalyptique de la « situation dans le midi de la Russie
Région de Kharkov
[…] menacée de famine […] la situation du Donetz […]
est catastrophique […] pas de savon […] L’instabilité de
la main-d'œuvre arrête tout travail productif. » 1. « La
situation des ouvriers et ingénieurs allemands est alarmante et
ils supplient de les rapatrier. » Idem à Odessa. « La
plupart des habitants n’ont pas de chaussures; […] Les denrées
manquent partout. […] la moisson se fait mal », tout même
eau, 3, et sq. « Les consuls [allemands] affirment que le Gouvernement
soviétique va, dans très peu de temps, être insolvable. » 4
Copie de l’article de Renaissance du 16 août 1932, « Réclamation
de M. Gosser à l’Intourist deux semaines dans les prisons
du Guépéou) », 4-7, 4 p.
Lettre 171 de Dejean, ambassadeur de France à Moscou , au président
du Conseil-ministre des Affaires étrangères Édouard
Herriot, Moscou, 13 septembre 1932, 10, 2 p.
Sur « la gravité de la crise alimentaire », 1, et
statut privilégié des diplomates, travailleurs et journalistes étrangers,
1-2
tous rapports sur situation catastrophique
Télégramme 971-2 de Beaumarchais, ambassadeur à Rome,
11 octobre 1932, ronéoté, 14-15
Cf. ma « conversation » d’aujourd'hui avec « M.
Mussolini m’a dit aujourd'hui […] que la situation économique
de l’URSS était inquiétante : le plan quinquennal
avait notoirement échoué », etc. 1, sq.
copie sans numéro de la lettre de Dejean au président
du Conseil-ministre des Affaires étrangères, Édouard
Herriot, Moscou, 5 décembre 1932, 18-21, 4 p.
«
a.s. de la soif de devises du Gouvernement soviétique »
Lettre 1165 d’André François-Poncet, ambassadeur
en Allemagne , au ministre des Affaires étrangères Paul-Boncour,
Berlin, 22 décembre 1932, 22-28, 7 p.
Dans la presse allemande sur la Russie (en italique, noms de journaux) « Il
n’est question que de crises; crise de la production industrielle
et surtout agricole, crise du ravitaillement, crise de l’approvisionnement
en devises, indispensables au paiement des commandes passées à l'étranger,
crise enfin (2) de l’armée rouge elle-même. » cf.
Vossischezeitung, 3, Berliner Tageblatt, 3-4, sur « des révoltes
chroniques […] au Kouban », car « la résistance
des populations cosaques au système collectif d’exploitation
agraire […] c’est cette indolence et non pas les quelques
groupes de koulaks du Kouban ou d'ailleurs qui est la véritable
ennemie du bolchevisme, comme elle avait été d'ailleurs
celle de tout progrès au temps du régime bourgeois. » 4,
et litanie continue, 4 sq. cf. la Vossischezeitung , 5, Deutsche Allgemeine
Zeitung, 5-6, notamment sur crise armée rouge où « les
courants dits “d’opposition de droite” y ont fait des
progrès sensibles », mais « à la frontière
mandchoue […] cette partie de l’armée soviétique,
grâce à son éloignement de Moscou, aura pu échapper à toute
contagion.” »
Confirmé par l’attaché militaire auprès de
l’ambassade Japon à Berlin « qui, ayant eu l’occasion
de traverser la Sibérie, il y a quelques mois, a constaté parmi
les troupes rouges mobilisées […] un état d'esprit
excellent et même, selon son expression, enthousiaste. » 7,
et même confirmation sur mauvais état d'esprit armée
rouge en Europe (6) par un Français « qui vient de faire
un séjour en Allemagne et dans l’Est européen […].
D'après lui, l’armée prendrait en Russie une importance
sans cesse croissante » et « manifesterait des tendance de
plus en plus marquées à prendre les allures et surtout
l’état d'esprit d’une garde prétorienne. L’influence
de certains de ses chefs tels que Vorochilov, Blücher, Toukhatchevski
y serait considérable et causerait de l’inquiétude
au gouvernement de Staline. Le mécontentement des troupes dû à l’insuffisance
du ravitaillement augmenterait le fossé qui s’est creusé entre
militaires et civils. […]
La même personne m’a assuré d'autre part que les tendances
subversives observées dans l’Armée rouge étaient
encouragées par la Reichswehr. Celle-ci inquiète de la
croissance du mouvement communiste en Allemagne, ne verrait pas d’un
mauvais œil que l’État-major fît un coup d’État,
qui débarrasserait la Russie du gouvernement actuel et de l’influence
toute puissante de l’Internationale communiste. » Il convient
de faire « les réserves » nécessaires sur « pareilles
informations ». 7
Lettre 2 de Dejean à Paul-Boncour, Moscou, 3 janvier 1933, 1932-1934,
5 p.
«
La crise du ravitaillement en URSS […] de plus en plus aiguë »,
1, baisse des livraisons de céréales à l’État
au 1er novembre 1932, fixées à 20,5 millions, seulement
11,4, 1; énormes exportations en 30-31, en valeur 19,9 et 19,4%
total des exportations, d’où « de sévères
restrictions pour le marché intérieur. » en 1932, à la
fois « une aggravation du rationnement de la population soviétique » et « une
considérable diminution des exportations », 1,3 million
tonnes pour 10 premiers mois de 1932, contre 4,2 millions pour 10 premiers
mois de 31, 2, cf. chiffres détaillés, 2-3, bref il s'agit
d’« un véritable effondrement, notamment pour le blé et
pour l’avoine » sauf maïs, et en 1932, importation de
céréales de 137 145 tonnes accélérée
en septembre-octobre où d'ordinaire l’exportation constitue « un
appoint considérable pour la balance commerciale soviétique. »,
3, et aggravation du rationnement de la population cf. ordonnances des
4 et 16 décembre 1932, et population livrée au marché libre
où prix « exorbitants », 4, et ordonnance 27 décembre
augmentant « la pression d’un système de contrôle
administratif et policier dont le but avoué est d’évacuer
des villes une partie de la population » : rétablissement
du système des « passeports individuels qui avait été aboli
au début de la révolution en tant que “méthode
policière destinée à opprimer les masses laborieuses”. » sans
doute l’évacuation a-t-elle lieu « dans les camps
de concentration du Nord de la Russie ou les vastes étendues de
la Sibérie. » 5 [Dejean ne fournit sur ce point aucune information].
Lettre 17 de Dejean à Paul-Boncour, Moscou, 17 janvier 1933,
47-51, 9 p.
Dejean dénonce (selon son habitude) « les conséquences
funestes d’une politique effrénée de collectivisation
agricole »
Lettre 17 du ministre de France en Finlande, Helsingfors, 11 février
1933, 60-61, 4 p.
Témoignage de l’ingénieur américain Henning
Rowsing, « d'origine suédoise » de retour aux États-Unis
via Scandinavie « après deux années de séjour
en Russie », au journal Hufvudstadsbladet, 1, sur « le manque
de vivres et, en général, des objets nécessaires à l’existence.
[…] il n'y a vraiment bon marché que le pain qui, avec des
concombres, et arrosé de kvass, forme presque l’unique nourriture
du peuple. » Manque de tissus et chaussures; « mauvais état
des lignes, manque de locomotives et de wagons » et problème
du logement « dans les (2) grandes villes dont la population a
beaucoup augmenté » 3,5 millions habitants à Leningrad,
plus à Moscou.
«
[…] on ne peut nier que le régime n’ait fait faire
au pays d’appréciables progrès, notamment au point
de vue de l’instruction publique. Les écoles se sont multipliées,
il y a peu d’illettrés complets dans la jeune génération
: les théâtres et autres locaux de plaisir ou d’art
sont toujours remplis, et surprennent par leur éclat. De nombreux
bains publics ont été ouverts. La propreté des villes
s’est aussi fort améliorée, mais les transports publics
urbains, tout comme les chemins de fer, laissent encore beaucoup à désirer.
[…] l’ingénieur américain a paru vouloir se
garder de toute appréciation sortant de la pure objectivité,
et de nature à lui interdire un retour éventuel au paradis
soviétique. Il n’a pas un mot de commisération pour
les innombrables habitants des villes dont le refus de passeport fait,
ipso facto, des hors la loi. Il ne dit (3) rien des transports vers les
régions nordiques de populations entières du Sud de la
Russie, de ce brassage systématique de races auquel paraît
procéder en ce moment le Gouvernement soviétique, ni de
cette reprise de déportations des paysans d’Ingrie qui inquiète
et indigne depuis quelque temps leurs frères de Finlande. » et « aucune
réflexion […] non plus » du journal. 4
Lettre 75 de Dejean à Paul-Boncour, Moscou, 15 mars 1933, 46,
2 p.
Multiplication des queues dans les grandes villes depuis l’ouverture
début mars 1933 de « boutiques » pour la vente de
pain et viande sans carte alimentation, à des prix « voisins
de ceux du marché libre », 1, « cortèges longs
de 150 à 200 mètres […] dès 5 heures du matin. »
Mais la situation est bien pire encore en Ukraine où « sévit
actuellement la plus effroyable disette. On peut parler de véritable
famine pour les districts ruraux. » et de « pénurie
des denrées les plus essentielles » dans grandes villes
comme Kharkov et Kiev. « Depuis l’automne dernier, les prix
du marché libre ont monté de 100 à 150%. […]
Des cas de cannibalisme ont même été signalés
par les Consulats d’Allemagne et d’Italie. » 2
Lettre 93 de Dejean à Paul-Boncour, Moscou, 12 avril 1933, 62-3,
3 p.
«
Des rapports alarmants » sont envoyés par les consulats
allemands « sur la crise alimentaire qui sévit particulièrement
en Ukraine, dans le bassin de la Volga et dans le Nord-Caucase. De nombreux
districts seraient réduits à une véritable famine. » « ravitaillement
[…] de plus en plus difficile » à Kiev, Kharkov, Odessa
et pénurie « même les magasins du Torgsin » [d’État]
où achats contre or, argent et devises. « Harassée
par les privations et décimée par la maladie, la population
ne donnerait aucun signe de réaction. » On constate une
situation d’« abondance » par comparaison à « Moscou
et Leningrad » où pour « les ouvriers et employés »,
1, sont maintenus « des prix abordables dans les coopératives ».
Mais les prix sont exorbitants pour « toute quantité supplémentaire » au
rationnement. Et « réapparition du chômage […]
depuis quelques mois » avec perte consécutive de la « carte
d’alimentation . » La presse soviétique est optimiste, « Mais,
d'après les rapports circonstanciés reçus par l’Ambassade
d'Allemagne, l’état des travaux agricoles serait déplorable,
non seulement à cause de la (2) désorganisation des exploitations
agricoles, mais encore du fait qu’il n'y a pas de semences, que
le nombre des chevaux de labour a diminué d'une façon considérable
et qu’enfin environ 75% des tracteurs sont hors d’usage » d’où prévision
d’une récolte « pire encore que celle de 1932. »
Krestinski, commissaire adjoint aux Affaires étrangères,
m’a dit qu’on allait « envoyer dans les stations de
tracteurs, 60% des jeunes gens qui suivaient des cours préparatoires
aux examens diplomatiques et consulaires. “C’est que nous
vivons en temps de guerre”, a ajouté ce haut fonctionnaire.
Il y a cependant lieu de douter que la science marxiste puisse remplacer
le labeur des paysans arrachés à leurs exploitations par
l’offensive effrénée de la collectivisation. » (3)
Lettre 117 de Dejean à Paul-Boncour, Moscou, 3 mai 1933, 64-5,
3 p.
Extension du système des passeports en URSS, cf. détails
sur la nouvelle ordonnance du 28 avril l’étendant à une
série de villes (après Moscou, Leningrad et Kharkov), « ainsi
qu’à une zone de 100 km, considérée comme
zone de sécurité, le long de la frontière occidentale
de l’URSS. » 2
Lettre 459 d’André Corbin, ambassadeur à Londres, à Paul-Boncour,
Londres, 25 juin 1933, 66, 2 p.
Publication par le Times du 12 juin de la lettre de Sabline, président
du comité d’assistance aux réfugiés russes,
ancien chargé d'affaires de la Russie (tsariste) à Londres,
sur « la famine […] en Ukraine, en Arménie et dans
d’autres provinces […] menace d’être plus grave
encore qu’en 1921 »; mais pas d’appel du gouvernement
soviétique « à l’aide des Puissances étrangères » car
ce serait un aveu public « échec de sa politique agraire. » et
confirmé par lettre de Kerensky de ce matin, 1, « en ajoutant
certains détails », joint, lettre de Kerensky, « The
State of Russia ».
« Bureau de presse ukrainien à Bruxelles », août
1933, ronéoté, 68 (parties en italique soulignées
dans le texte)
[les « sources » ukrainiennes séparatistes sur la « famine » citées
ici et ci-dessous ont constitué l’essentiel de la matière
des courriers publiés du Foreign Office ]
«
L’Ukraine sous le joug de Moscou »
«
Les horreurs de la famine de Ukraine », atroce « La misère
est si grande que les hommes mangent les hommes. C'est ainsi que nous
a arrangés le plan quinquennal.
La famine est due aux agissements des Moscovites », etc. « Toutes
les mesures sont prises par les Soviets pour enlever, manu militari,
aux paysans de l’Ukraine, les céréales, et les expédier
en Moscovie ou à l'étranger. » d’où énorme
solidarité des « Ukrainiens se trouvant hors de l’URSS
[…] Des comités de secours se sont constitués à Lwow
, à Prague et dans d’autres endroits de l’Europe.
L’épiscopat gréco-catholique ukrainien adresse une
lettre “à tous les gens de bonne volonté” pour
protester contre l’extermination par les bolchevistes “des
petits et des miséreux, des faibles et des innocents”, et
pour implorer l’aide pour l’Ukraine. Une Croix-Rouge ukrainienne
est en voie d’organisation, une aide internationale à l’Ukraine
est envisagée. »
Brochure de l’Association financière industrielle et commerciale
russe , 3 rue Nicolo, Paris, « Collectivisation du village en URSS »,
69-83, 29 p.
Vision d’horreur, ainsi conclue : « Si le plan des communistes
est réalisable, Staline obtiendra sous forme de blé l’arme
la plus puissante pour l’attaque contre le monde capitaliste. » 29
Télégramme 1472 de François-Poncet, ambassadeur à Berlin, à Paul-Boncour,
Berlin, 18 août 1933, 2 p., 84-85
Le Völkische Beobachter du 18 août publie « sur la première
page […] des photographies représentant des sujets russes
réduits à l’état de squelettes » dans
un article intitulé « Véritable visage de la Russie
des Soviets – de quoi Hitler a sauvé l’Allemagne. »
+ « un article » p. 1 « consacré à l’enfer
de la famine dans la Russie des Soviets » glose sur famine pire
qu’en 1921-22, et sur l’insupportable plan quinquennal et
son échec dans cet ancien « grenier de l’Europe »,
1, etc.
Télégramme de Charles-Roux, ambassadeur auprès
du Saint-Siège, très confidentiel, copie ronéotée
sans numéro, Rome, 25 août 1933, 86, 1 p.
Charles-Roux a demandé des explications à Mgr d'Herbigny
sur « l’appel » du cardinal archevêque de Vienne
Innitzer « à la charité publique pour secourir les
victimes de la famine en Ukraine et au Caucase […].
Les Allemands auraient suggéré au Pape de lancer lui-même
cet appel en l’adressant à toute la catholicité.
Le Souverain Pontife aurait refusé, pour ne pas s’exposer
au reproche de faire cause commune avec les Hitlériens contre
le communisme. Mais il aurait laissé les évêques
libres, en chaque pays, d’agir à leur guise . En Allemagne
se serait alors organisée une entreprise de secours matériels
pour les Allemands de Russie; en Galicie orientale, les Polonais en auraient
fait autant pour les Ukrainiens d’Ukraine. Enfin le Cardinal Innitzer
aurait pris, à Vienne, l’initiative moins limitée
qui vient d’être annoncée.
J’ai demandé à Mgr d'Herbigny si le Cardinal Innitzer
s’y était décidé d'accord avec le Saint-Siège.
Il m’a répondu que non.
Cela me paraît difficilement admissible. Il me semble peu probable
qu’un membre du Sacré Collège ait pris sur lui de
lancer un appel à la charité en suggérant une organisation
internationale de secours par les soins de la Croix-Rouge et faisant
allusion à des conditions à poser au Gouvernement russe. »
Lettre 335 de Charles-Roux au ministre des Affaires étrangères,
Rome, 28 août 1933, 87-8, 3 p.
Article d’Innitzer publié dans l’Osservatore Romano
du 24 août, et l’Osservatore Romano du 23 août « avait
donné déjà des informations alarmantes sur la famine
en Russie » avec des détails sur la cannibalisme, etc. « Toujours
d'après ces mêmes renseignements » d'abord publiés
par l’Écho de la Bourse de Bruxelles, « empreints
d’une certaine exagération, à en juger par les intéressants
rapports de notre Ambassadeur à Moscou, plus du tiers de la population
de l’Ukraine aurait succombé à la faim, et, pour
que les survivants puissent subsister, 15 à 20 pour cent de la
population devait encore disparaître. »
Cf. glose d’Innitzer dans son appel sur cannibalisme, et appel à la
Croix-Rouge internationale « mais […] aussi adressé à tous
ceux qui négocient aujourd'hui en vue de nouer des relations économiques
avec l’Union Soviétique […] afin que soit maintenu
le principe de faire dépendre ces négociations d’un éclaircissement
(chiarificazione) général sur la nécessité de
venir en aide aux diverses régions de la Russie et de l’acceptation
par l’Union Soviétique de ladite clause humanitaire.” »
Le Vatican soutient la thèse de sa non initiative auprès
d’Innitzer, mais Charles-Roux la juge « peu plausible » :
Innitzer s’est « au moins concerté avec le Saint-Siège
avant d’émettre des propositions telles que la demande d’un “éclaircissement
général” sur les causes et l’étendue
de la famine. Cela signifie sans doute une “enquête générale” sur
la situation économique de la Russie. » 2
Bref, « il est vraisemblable que les nouvelles précisions
qu’il a données sur la famine en Russie, comme celles d'ailleurs
figurant dans l’Écho de la Bourse, dans l’Osservatore
ou dans La Croix , ont été puisées au service des
Affaires russes du Vatican. »
PS. « La Croix du 22 août en publiant un court résumé » de
l’appel d’Innitzer, « avait donné cette information
supplémentaire, qui ne figure pas dans le journal pontifical : “ le
Cardinal Innitzer annonce la création à Vienne d’un
comité de secours interprofessionnel sous son patronage”. » 3
Août 1933, « Note sur les caractères généraux
et la situation présente de l’économie soviétique »,
ronéoté, 89-150, 52 p. + tableaux
Télégramme de Rome Vatican, 1er septembre 1933, 1 p. 151
Sur d'Herbigny, etc. « M. Charles-Roux pense que le Cardinal de
Vienne a agi d'accord avec le Saint-Siège. »
Lettre 267 de Charles Alphand, ambassadeur à Moscou, à Paul-Boncour,
Moscou, 13 septembre 1933, 152-5, 7 p.
«
Invité officiellement par le Gouvernement soviétique à participer
au voyage » d’Herriot au Sud URSS, « six jours en Ukraine
et dans le Caucase du Nord […].
Ce voyage fut […] l’occasion de manifestations les plus flatteuses à l'égard
de la France. » qui a reçu les applaudissements unanimes
de la foule soviétique partout, « sans […] jamais
remarquer une note discordante. » 1 « Le fait seul qu’on
les ait permises ou même provoquées montre le souci des
Gouvernants de marquer leur désir de rapprochement avec la France.
Nous avons visité, outre les musées et les anciens monuments,
le plus grand nombre possible d’usines et d’exploitations
agricoles. » Alphand émerveillé par « le Dnieprostroï » où se
trouve désormais « l’usine hydroélectrique
la plus importante d’Europe. Sur une steppe russe il y a quatre
ans, s’élève aujourd'hui une ville de 150 000 habitants,
dont 40 000 ouvriers. » L’ambassadeur fournit ensuite des
détails sur ses activités; sauf pour l’aluminium
(1/6 « du plan prévu »), les usines sont encore en
phase d’équipement et la production n’atteindra son « plein
rendement que dans trois ou quatre ans, d'après les techniciens
que j’ai pu approcher. » Visite des usines de panification à Kiev,
de turbines et tracteurs à Kharkov, machines agricoles, cf. faucheuses-batteuses à Rostov,
roulements à billes et moteurs à Moscou. « En rapprochant
ces constatations des renseignements déjà fournis au Département
sur les industries formidables de l’Oural (Magnitogorsk et Kouznietsk),
sur les projets hydroélectriques de la Volga et de la Sibérie,
sur les usines de Gorki et de Leningrad, on voit l’effort industriel énorme
du Gouvernement des Soviets. Étant donnée la situation
particulière de l’URSS, seul pays du monde qui soit en progression,
ce développement ne peut nuire aux industries (2) européennes
qu’en leur fermant le marché russe, car les facultés
d’absorption de ce marché sont si grandes qu’il se
passera 50 ou même 100 ans avant que les Soviets atteignent le
point de prospérité les obligeant à déverser à l'étranger
un surplus de production qu’ils n’absorberaient pas eux-mêmes. » Mais
maintien d’« un grave problème […], celui des
transports » : insuffisance du « réseau ferroviaire
et routier […]. C’est dans cette voie […] que nous
pourrions envisager une collaboration franco-soviétique.
En dehors de la question industrielle, une impression se dégage
d’un voyage en URSS, celle d’un effort dans la construction
de logements pour une population qui en dix ans s’augmente de la
population de la France. À Moscou comme à Leningrad de
grandes maisons ouvrières s’élèvent à vue
d’œil presque dans chaque rue, mais la réussite la
plus grande au point de vue de l’urbanisme se fait jour à Kharkov
où en quatre ans une ville entière d’aspect nettement
américain s’est édifiée à côté de
la ville ancienne.
Enfin une des parties les plus importantes de notre tournée a été la
visite des organisations soviétiques en Ukraine et dans le Caucase
du Nord, le centre même des territoires où, d'après
les récentes campagnes de presse, régnait une famine comparable à celle
de 1922.
Vous verrez, m’avait-on dit, qu’au dernier (3) moment cette
partie du voyage sera supprimée; on ne vous conduira pas dans
cet enfer de la misère. Pour nous faire rencontrer à Moscou
M. Molotov, qui partait en congé, on a supprimé du programme
l’excursion de Crimée qui présentait un caractère
plus particulièrement touristique; le voyage en Ukraine s’est
déroulé normalement. Nous avons traversé de part
en part, dans les deux sens, en chemin de fer, cet immense champ de céréales
aux cultures interrompues à perte de vue, à l’humus
noir épais où l’engrais est inutile. Nous avons, à 60
et 70 km des villes, visité des kolkhoz et un sovkhoz, et nous
en revenons avec l’impression très nette de la fausseté des
nouvelles répandues dans la presse et la conviction que j’esquissais
dans ma correspondance d’une campagne inspirée par l’Allemagne
et les Russes blancs désireux de s’opposer au rapprochement
franco-soviétique.
Avant de parcourir ce pays, j’ai pu moi-même me faire l’écho
de ces racontars colportés par les ennemis du régime, j’ai
aujourd'hui la certitude de leur exagération.
Sans doute, nous dira-t-on, les Slaves, depuis Potemkine , ont un sens
merveilleux de la mise en scène, on ne vous a montré que
ce qu’on voulait que vous vissiez, comment voulez-vous, dans une
excursion d’une semaine, ne parlant pas le russe, vous rendre compte
de l’état d’une contrée d’une aussi vaste étendue?
Nous avons néanmoins regardé par les fenêtres durant
ce trajet de plus de 3 000 km, on n’a pas pu entièrement
truquer la population qui nous a paru en meilleur état physique
et d’habillement que celle des villes du Nord d’où nous
venions. Notre auto a manqué d’écraser des poules
de plus de quatre mois; nous avons aperçu l’étendue
de ces champs qui viennent de donner une récolte que tous s’accordent à trouver
exceptionnelle. Si vraiment des millions d’hommes étaient
(4) morts de faim dans ces contrées, les malheureux eussent mangé leurs
poules avant de songer à se nourrir de cadavres. Il eût
fallu des millions de soldats pour les empêcher de manger les semences.
Que disent à ce sujet les autorités que nous avons interrogées?
L’an dernier a eu lieu en effet un épisode des plus graves
de la Révolution pour l’application du régime collectiviste à l’agriculture.
Dans ces régions particulièrement riches, nous avons eu à lutter
contre les paysans riches qui ne cultivent pas eux-mêmes leurs
terres mais utilisent des salariés; contre ces koulaks plus ou
moins ouvertement soutenus par l’Allemagne qui mène en Ukraine
sa campagne séparatiste. Dans l'espoir de troubles graves, ces éléments
contre-révolutionnaires sont tentés de susciter la grève
des bras croisés.
Il en est résulté une diminution de la production des céréales
qui à un moment a menacé sérieusement Moscou et
a entraîné non seulement de graves difficultés dans
les régions où le sabotage de la récolte avait été organisé,
mais encore l'obligation de restrictions importantes dans les distributions
de vivres. On a eu faim, c’est hors de doute. Mais par une action énergique
du pouvoir central, action combinée de la police et des éléments
politiques communistes, grâce à certaines concessions données à l’intérêt
personnel (propriété d’une vache et des produits
des jardins), la situation a pu être rétablie durant ces
derniers mois et Staline, selon un mot de Radek , […] a gagné sa
bataille de la Marne agraire.
Deux exemples typiques de cette campagne (5) et des difficultés
[…] nous ont été données par M. Kalinine que
nous interrogions sur cette grave question de la famine. » Il nous
a donné l’exemple de la commune de Tver « qui porte
aujourd'hui mon nom, il y a trois kolhozes. Le premier a fort bien travaillé,
a fait une bonne récolte et ses membres ont touché de bons
bénéfices; le second a joint les deux bouts; mais le troisième,
sous l'impulsion de nos adversaires, a saboté la récolte
et ses adhérents ont risqué de mourir de faim. Sur ma demande,
le Gouvernement leur a fait parvenir du secours. Je me suis, de ce fait,
attiré l’animosité des deux autres kolhozes qui pensaient
que ce n’était guère la peine de se donner du mal
si, en ne faisant rien, on obtenait néanmoins sa subsistance.
[…] le second exemple de M. Kalinine est le suivant : l’an
dernier on a manqué de lait à Moscou en en restreignant
néanmoins la distribution aux enfants et aux ouvriers employés à des
travaux nocifs. Or la personne chargée de la distribution du lait était
précisément le gros négociant d’avant-guerre
qui assurait le même service sous le régime tsariste. Le
Président Kalinine fit appeler ce fonctionnaire pour lui demander
comment avec une quantité double de lait il n’arrivait pas à fournir
les catégories restreintes ci-dessus indiquées. L’intéressé n’eut
pas de peine à lui montrer que la quantité était
aujourd'hui insuffisante parce qu’auparavant le lait était
le privilège de la classe noble et riche de Moscou.
Augmentation considérable des besoins, résistance politique
d’éléments réactionnaires, telles sont les
causes du (6) déséquilibre qui révolte nos esprits
occidentaux mais qui paraissent naturels à l’esprit slave
fataliste qui, peu soucieux des intérêts immédiats
individualistes, reste tendu sur l’accomplissement du large programme
qu’il s’est assigné. » 7
Documents de propagande de la Fédération européenne
des Ukrainiens de l’étranger, transmis par lettre du secrétaire
général et du secrétaire au ministre des Affaires étrangères
français, Bruxelles, 27 septembre 1933, 1 p., 156
«
Mémorandum sur la famine en Ukraine », 157-9, 3 p.
sur l’extermination de la population ukrainienne, et les conditions à imposer à URSS
pour l’octroi de tout secours, la liberté totale d’intervention
pour les missions de secours , 3
Bulletin du bureau de presse ukrainien, 42 rue Denfert-Rochereau, 28
septembre 1933, 160-6, 7 p., ronéoté.
cite notamment « deux articles » de Mlle Suzanne Bertillon
dans Le Matin sur « la tragédie de l’Ukraine […]
a pu interviewer de simples paysans ukrainiens notamment Martha Stebalo
et son mari » couple expatrié depuis 1913 et établi
aux États-Unis mais dont la famille serait en Ukraine , etc.,
1, développement sur leur voyage en Ukraine en 1932, 1-2, où ils
ont vu s’accumuler les « morts de faim », etc. La famine
est organisée par les « autorités […] les plus
acharnées à nous détruire. On veut nous faire périr,
c’est une famine organisée. La moisson n’a jamais été aussi
belle, mais il nous est interdit d’y toucher. Si nous sommes surpris
coupant quelques épis c’est la geôle ou la fusillade,
et dans la geôle, au bout de trois semaines, on meurt d’inanition
[…] des scènes épouvantables, elle parle de l’acharnement
avec lequel les affamés se jettent sur la nourriture, des cris
des enfant que la faim empêche de dormir. Elle cite également
des cas de la folie et d’anthropophagie… » 2
cite article du Journal de Genève “L’Ukraine point
névralgique” sur le « calvaire » des paysans
ukrainiens, 3, « […] le régime soviétique ne
s’appuie plus en Ukraine que sur le Guépéou et les
baïonnettes. Les communistes eux-mêmes se sont tournés
contre lui. » etc.
cite articles sur Ukraine « de nombreux journaux suisses, allemands,
anglais, belges et autres » et même « certains journaux
français » Journal des Débats, Dépêche
Toulouse, Matin, Ordre, et cite Pierre Veber dans le Candide du 14 septembre
qui veut faire intervenir la SDN, et tonne contre « les journaux
qui rapportent ces horreurs nous montrent, en première page, la
signature des traités franco-et italo-soviétiques! » et
glose sur « notre monde “qui se prétend civilisé” » et
son “pharisaisme (sic)”, 4
cite les articles du docteur Ewald Ammende, secrétaire du congrès
des minorités nationales, de Vienne, dans la Reichspost et dans
journal ukrainien Dilo de Lwow, et même glose.
Cite l’appel d’Innitzer sur « des centaines de milliers,
des millions même, d’êtres humains sont morts de faim » en « ces
quelques derniers mois, en Russie des Soviets », témoignages « dont
la véracité ne peut être mise en doute », etc.
et il « cite l’appel du Métropolite Szepticky, le
mémorandum du docteur Ewald Ammende, 5, etc., et les interventions
d’Innitzer sur le silence impossible « au moment même
où les populations de l’URSS sont en proie à la famine
et de ses conséquences : infanticide et cannibalisme » et « lance
un appel ardent au monde civilisé pour organiser un secours aux
affamés et avant tout au comité international e la Croix-Rouge.
Cette démarche du cardinal Innitzer a produit une grande impression
parmi tous les Ukrainiens profondément touchés […] »
Cite appel Église gréco-catholique ukrainienne, signé de
Szepticky « et tous les évêques » de ce clergé.
Cite appel Haut conseil réfugiés ukrainiens et création
comité international secours à Ukraine, etc., 6
Et glose sur initiative des « Ukrainiens de Galicie », « manifestation
ukrainienne à Cernauti en Roumanie » prévue 28 août,
mais empêchée par autorités « craignant une
protestation du côté de l’URSS »
Comité secours Prague et Bruxelles
«
congrès européen des minorités et la famine en Ukraine »,
7
Télégramme 814-6 de Massigli, représentant de la
France à la SDN, Genève, 29 septembre 1933, ronéoté,
167-9, 3 p.
Le délégué norvégien à SDN Mowinckel
(président du Conseil de la SDN) évoque les pétitions
reçues « d’organisations ukrainiennes de Pologne,
des États-Unis et du Canada » et « d’organisations
charitables […] sur la famine en Ukraine »; mais il ne veut
pas « inscrire la question à l’ordre du jour sans
y être préalablement autorisé par une décision
du Conseil »; le conseil a été réuni « en
séance secrète »; il « n’a pas dissimulé les
difficultés (1) de l’entreprise […] et il a confessé que
Mme Kollontay qu’il avait rencontrée à Oslo niait
formellement l’existence de la famine », donc il « suggérait
que le Secrétaire général s’enquière
discrètement et amicalement auprès du Gouvernement soviétique
de l’existence de cette famine. »
Les délégués et le secrétaire général « lui-même » arguent « qu’une
démarche » même « officieuse […] aurait
un caractère politique du fait qu’elle émanerait
de la SDN, risquerait de se heurter à une dénégation
formelle (2) des Soviets et d’irriter ceux-ci sans résultat
contre l’institution de Genève. » Paul-Boncour a proposé d’« orienter
la question sur une organisation purement philanthropique telle que la
Croix-Rouge […] » formule d’une lettre du président
Conseil SDN « à la Croix-Rouge internationale » acceptée
par le Conseil, etc. 3
Télégramme confidentiel 822 de Massigli, Genève,
30 septembre 1933, ronéoté, 170, 1 p.
En fait, l’intérêt de la Norvège pour les « questions
ukrainiennes » s’explique « par le fait que des ressortissants
norvégiens se seraient fait accorder en Ukraine soviétique
du vivant du Docteur Nansen des concessions notamment de terrains miniers
au sujet desquels ils seraient en ce moment en difficultés avec
le Gouvernement de l’URSS. »
Demande « faire vérifier discrètement cette information
par notre Ambassadeur à Moscou. » en marge, au crayon rouge, « fait »
Cf. lettre 467 du ministre des Affaires étrangères à Alphand,
12 octobre 1933, 174, 1 p.
Demande de renseignement sur ce dossier
Lettre 161 du Chayla, chargé d'affaires en Norvège, à Paul-Boncour,
Oslo, 5 octobre 1933, 171, 1 p.
Transmet interview Mme Kollontay, « actuellement Ministre de l’URSS
en Suède, […] au journal travailliste norvégien l’Arbeiderblad » après
son « séjour à Oslo où elle a conservé beaucoup
d’amis »
Traduction texte interview Arbeiderblad du 30 septembre 1933, 172-3,
4 p.
Mme Kollontay nie la famine mais évoque « le problème
des transports », route et chemins de fer, 1, et invoque « la
valeur » d’information venues « soit de Riga, soit
de Berlin. », le sabotage de certains paysans en 1932, 2, mais
le loyalisme l’emporte cette année, où « il
n'est plus question de famine. » Elle insiste sur les énormes
besoins de consommation soviétique (cf. 2, paysans naguère
les pieds dans des chiffons, d’où problème aujourd'hui
approvisionnement en chaussures), d’où besoin soviétique
importations massives, et non « pas » aspiration « à nous
isoler de l’étranger. » Elle mentionne les « relations
[…] excellentes avec les pays scandinaves, avec la France et avec
tous les pays avec lesquels nous avons conclu des pactes de non-agression » et « des
conventions spéciales avec l’Italie et avec la France. » 3;
les rapports avec Allemagne sont « tendus en ce moment, mais nous
faisons tout notre possible pour éviter tout ce qui pourrait les
envenimer. » 4
Note manuscrite sans référence, 20 octobre 1933, 175,
1 p., in extenso
«
M. de Fontenay , sur avis de M. de Robien, est venu demander des informations
sur le Comité d'organisation de secours aux affamés de
l’Ukraine dont il avait été sollicité d’accepter
la présidence d’honneur. Il a indiqué que cette demande
lui avait été faite par le prince Tokary.
En raison des conditions actuelles, des susceptibilités polonaises
et soviétiques en matière ukrainienne, et de la personnalité même
du prince Tokary (connu pour ses opinions d’extrême droite
et qui fut associé à l’action de Petlioura et de
Skoropadski ) il a été indiqué à M. de Fontenay
qu’une grande prudence paraissait opportune.
M. de Fontenay a décidé de refuser la proposition qui lui était
faite. »
Lettre 299 Charles Alphand à Paul-Boncour, Moscou, 24 octobre
1933, 176, 2 p.
J’ai interrogé Molotov sur le problème des « concessions
norvégiennes » éventuelles « en Ukraine » et
il a nié tout rapport avec relations générales URSS-Norvège. « Il
estime que l’intervention de M. Mowinkel – dont d'ailleurs
il se montre peu satisfait – est uniquement motivée par
les fonctions du Président M. Mowinkel au Conseil de la Société des
Nations » et « pense […] que les récentes élections
en Norvège peuvent l’écarter prochainement de Genève. »
«
J’ai posé les mêmes questions au ministre de Norvège
qui m’a répondu que le Docteur Nansen avait utilisé une
partie provenant des fonds du Prix Nobel qui lui avait été attribué (1-2) à la
création de fermes modèles en Ukraine »; mais ces « concessions
[…] sont arrivées à expiration et conformément
au contrat ces fermes ont fait retour à l’État. Il
n'y a donc eu aucune difficulté à ce sujet. » La
seule autre concession, « normalement » appliquée,
est celle « de pêcherie de phoques dans la Mer Blanche. » 2
Lettre du président intérimaire du Comité d'organisation
de secours aux affamés de l’Ukraine à l’ambassadeur
Peretti de la Rocca, Paris, 20 octobre 1933, 178, 1 p.
«
Monsieur l’Ambassadeur de Panafieu qui est membre du comité central
de la Croix-Rouge française et par conséquent ne peut occuper
de poste dirigeant dans notre Comité, nous engage vivement à prier
Votre Excellence de bien vouloir prendre notre œuvre sous sa protection
et d’accepter la présidence de notre Comité » qui « s’est
assuré déjà le patronage des cardinaux et d’autres
personnalités et l’énergique appui de l’archiduc
Guillaume d’Autriche, cousin germain du Roi Alphonse XIII, qui
se joint à nous pour prier Votre Excellence de bien vouloir accepter
la présidence de notre Comité », et cf. notre « réunion
plénière » sans date « dans une dizaine de
jours », etc.
transmis avec lettre manuscrite de Peretti de la Rocca à « mon
cher ami » en marge au crayon « urgent. M. Rochat »,
25 octobre 1933, 177, 1 p.
Je n’accepterais « que si le Département y voyait
un avantage évident. »
notice biographique du prince Tokary, manuscrite, de la même main
que supra, « cl. (sic) 7 novembre 1933 », 179
né 24 juin 1885 en Ukraine, « arrive en France le 9 novembre
1924.
Ancien propriétaire foncier en Ukraine, connu pour ses opinions
d’extrême droite. A pris part au mouvement national ukrainien
sous la dictature de l’hetman et qui fut associé à l’action
de Petlioura et de Skoropadski, a été envoyé à ce
titre comme Conseiller de la légation ukrainienne à Vienne.
Après le retour des bolcheviki (sic) en Ukraine, s’est réfugié à Varsovie
où il a participé à la conclusion du traité conclu
en 1920 entre la Pologne et Petlioura. Attaché à la personne
de ce dernier, fut alors Ministre des Affaires étrangères
du “front ukrainien”, puis ministre adjoint.
É
tait (? illisible) (1930) président de l’association des
Anciens combattants ukrainiens. “Renseignements favorables en privé”.
Secrétaire général du Cercle d’études
ukrainiennes (61, bd Saint-Germain). »
Note dactylographiée, sans référence, 7 novembre
1933, 180
Reprend les mêmes thèmes que ceux des deux manuscrits sur
le prince Tokary.
«
Il semblerait donc que les organisateurs ukrainiens de ce Comité paraissent
poursuivre en l'espèce un but plus politique qu’humanitaire.
[…] Il y a lieu de noter, en outre, que si, en dépit des
dénégations soviétiques, une forte disette paraît
s’être effectivement manifestée en certaines régions
de l’Ukraine, notamment au moment de la “soudure”,
la gravité semble en avoir été vivement exagérée
et exploitée par une campagne (de source allemande, semble-t-il)
hostile au régime soviétique. Enfin la situation sous ce
rapport paraît s’être sensiblement améliorée
depuis les récoltes.
Enfin, en présence des susceptibilités tant soviétiques
que polonaises à l'égard de toute activité ukrainienne,
une certaine réserve paraît dans les conditions actuelles
particulièrement opportune en ce domaine. »
Réunion du 21 novembre 1933 de la Commission des affaires étrangères,
ronéoté, 184, 1 p.
«
La France et la Russie »
rapport du Sénateur de l’Isère Serlin « très
circonstancié et très vivant des impressions […]
de ce voyage en Russie […] en compagnie de M. Édouard Herriot
et de divers autres membres du Parlement français ».
Il « a montré les transformations sociales accomplies par
le régime actuel dans le sens de la double formation d’une élite
fondée sur le mérite personnel et d’une classe moyenne
recrutée dans les masses ouvrières;
Les usines, nombreuses et géantes, fonctionnent à plein
rendement : il n'y a pas de chômage en Russie.
L’électrification, l’aviation et les voies fluviales
sont poussées avec une activité fiévreuse.
Moscou et Kharkov sont d’immenses chantiers de constructions.
L’enseignement et le service sont obligatoires. Le service militaire
actuel est de deux ans pour les armes ordinaires, de trois ans pour l’aviation
et de quatre ans pour la marine.
L’enseignement supérieur scientifique et artistique est
très développé.
Les moyens de transports laissent à désirer. Il en est
de même de la voirie. […] “la Russie est une ferme
et une usine travaillant à feu continu. La collectivité,
dirigée dictatorialement, n’épargne aucun effort,
aucun sacrifice, pour réaliser à la fois une industrie
et une agriculture adaptées à une nation de 165 millions
d’habitants”.
Le dynamisme de la jeunesse est dominé par une mystique de la
science et de l’industrialisation appliquée à la
masse. »
Remerciements du président de la Commission des affaires étrangères
Henry Bérenger, et « nombreuses questions […] posées
par » Général Bréguet, Yves Le Trocquer, Eccard,
Dalbiez, Fernand Merlin, François Labrousse et Albert Fouilloux. »
Décision d’impression de la communication Serlin à « porter à la
connaissance du Gouvernement. »
Lettre 221 de Jean Payart, chargé d'affaires , à Louis
Barthou, 3 juin 1934, 243-251, 9 p. (non paginé)
«
perspectives […] médiocres » de la prochaine récolte
céréales, mais sans doute « les Soviets » pourront-ils « prévenir » la « famine », « la
situation économique générale » s’améliore
: cf. excédent balance commerciale, et « la production de
l'or serait en accroissement constant » et l’URSS en importera
si nécessaire, comme déjà fait « d'après
la presse anglaise, […] en Australie et en Nouvelle-Zélande. » 3,
Forte hausse des prix du pain, de « près de 100% […] à Moscou »,
donc hausse des salaires, 4, cf. tableau 4-5, et détails, 5-7,
risque d’« inflation dangereuse », mais l’État
est maître de tout, prix, etc., 8
Lettre 9236 du Ministère de l'Intérieur au ministre des
Affaires étrangères, confidentiel, Paris, 16 août
1934, 1 p., 252
Transmet « une note n° 9263 […] de mes services »
Jointe, P. 9263, Paris, 11 août 1934, 2 p., 253-4
D'après « un correspondant qui occupe une haute situation à Shangaï » allé en
URSS, des « progrès de tous ordres » ont été accomplis
en « trois ans ». D'après lui « on a maintenant
[…] une impression d'ordre que l’on était loin d’éprouver
il y a quelques années. La prospérité visible a
aussi augmenté considérablement. Les gens sont mieux vêtus
et l’on n’aperçoit plus les queues interminables » de « jadis.
Dans la banlieue des grandes agglomérations se construisent des
villas qui contrastent heureusement avec les grandes maisons communes
que le nouveau régime édifiait naguère exclusivement
[…] on a tout lieu de croire […] que les progrès industriels
sont en rapports (sic) avec les progrès sociaux remarqués.
Ils auraient permis de donner une assise sérieuse à la
puissance militaire de l’URSS maintenant redoutable. » 1
Situation dont les Japonais sont conscients et qui « est de nature à les
faire hésiter à entamer une lutte dont l’issue serait
certaine. C’est pourquoi leur expansion paraît s’orienter
de plus en plus vers la Chine. » 2
7 N 3121, URSS, RAPPORTS DES ATTACHÉS MILITAIRES, 1933-1934
Lettre Colonel Mendras 23, au Ministre de la Guerre, Moscou, 13 juillet
33, 2 p. (parties en italique soulignées dans le texte)
«
compte rendu d’entretien avec le Docteur [Otto] Schiller »,
(glose allemande, du ton habituel de la campagne de Berlin et rien de
plus… source, également, dans l’op. cit., des Anglais,
qui se trouvent dans la même situation que les Français)
É
loge sur les qualités remarquables de l’« attaché agricole à l’ambassade
d'Allemagne à Moscou, le Docteur Schiller », etc., etc.,
cf. « un copieux rapport » sur son « voyage de trois
semaines en Ukraine » communiqué au colonel Mendras, et
sa glose sur les « plusieurs millions d’hommes qui seront
morts de faim cette année. […] nouvelle famine » d’« un
caractère tout particulier, du fait de l’habileté férocement
asiatique, avec laquelle les Bolcheviks l’ont exploitée.
Lorsqu’en décembre dernier, ils ont pu se convaincre que
la famine devenait inévitable, ils ont décidé de
la “diriger” (1) grâce aux prélèvements
massifs opérés par l’État sur les récoltes
et de l’utiliser », pour
«
1° se débarrasser de tous les éléments de la
population hostiles au régime ou simplement gênants, en
répartissant la famine dans les régions où dominaient
ces éléments : Ukraine, Caucase du Nord, Sibérie
occidentale […] parmi les plus fertiles de l’Union […]
J’ai pu me rendre compte de visu que l’irréductible
sentiment d’indépendance des Cosaques du Nord-Caucase était
aujourd'hui définitivement aboli – par voie d’anéantissement,
des villages entiers étant maintenant déserts. Les velléités
de séparatisme manifestées par l’Ukraine ont subi
le même sort.
2° obliger le paysan à travailler […]. Cette méthode
radicale a d'ailleurs produit des résultats indéniables.
Mon dernier voyage m’a permis de consacrer que la révolte
en Ukraine s’annonçait nettement meilleure que celle de
l’an dernier. » 2
Jointe, traduction rapport Schiller, février 1933, 124 p.
une étude économique et géographique générale,
tirée des statistiques et de la presse soviétiques, qui
ne contient rien sur ce qui nous intéresse, et dont ressort un
véritable déchaînement contre la collectivisation,
et sur la « situation critique » agriculture soviétique
(j’ai renoncé à l’annoter, mais vous disposez
de la « source »).
Lettre du Colonel Mendras au Ministre de la Guerre, Moscou, 20 octobre
33, 14 p. « Compte rendu de voyage en Ukraine » (dont il
est aisé de relever les multiples antagonismes, internes et compte
tenu de ce qui précède)
«
Sur la famine, que l’exagération et la source même
de certains renseignements m’avaient induit pendant longtemps à mettre
en doute, j’ai recueilli sur place des précisions indiscutables. À Bogatchka
(Ouest de Poltava), l’un des coins des (sic) plus riches – comme
son nom même l’indique – d’une des région
les plus fertiles du monde, on m’a affirmé qu’au printemps
nombre d’habitants avaient été réduits à manger
de l’herbe et des feuilles d’arbres. On m’a cité tel
village, où une centaine de personnes étaient mortes de
faim et un paysan m’a dit estimer (6) à deux mille le nombre
des décès causés par la famine dans son rayon » équivalent « d’un
arrondissement français », mais a refusé honnêtement
gloser « sur les rayons voisins, qu’il connaissait mal » et « a
ajouté que son artel (communauté agricole) avait dû assurer
la récolte dans un village voisin, Kravtchenko, presque entièrement
dépeuplé. » et « sur la route de Moscou à Kiev,
j’ai rencontré plusieurs familles qui émigraient
en Ukraine où elles avaient entendu dire qu’il y avait une
belle récolte et personne pour la rentrer. » (et c’est
tout… j’ai cité tous les cas)
paysans ne donnent « que des réponses évasives […]
sur le principe même de la collectivisation », mais intarissables « pour
vitupérer l’État, auquel il faut tout donner et qui
ne vous laisse rien, ni pour manger, ni pour nourrir le bétail. » 7
à
Kiev et Kharkov, « un effort d’urbanisme évident » dont « des
résultats grandioses […] déjà […] à Kharkov
[…], mais une population d’aspect extérieur uniformément
misérable et dans les coins écartés, pas mal de
loqueteux […] Il faut mettre à part Berditchev, métropole
juive, prodige de misère et de saleté, qui offre une spectacle
véritablement hallucinant. (8)
La campagne ne m’a pas fait mauvaise impression. » paysans
l’air toujours misérables, « portent la plupart de
lamentables défroques » et chaumières semblent « sur
le point de tomber en ruines. » mais pas neuf… « Par
contre, en Ukraine, surtout dans la région de Poltava, on rencontre
beaucoup de villages riants, donnant au moins l’illusion de l’aisance
avec leurs maisonnettes blanchies à la chaux et leur église
fraîchement peinte de couleurs claires. Partout des enfants, beaucoup
d’enfants, allant sagement en classe avec leurs livres sous le
bras. La famine semble déjà loin, ou du moins pour le passant,
il n’en reste plus de signe extérieur apparent dans ces
hameaux où vaguent en liberté poules, porcs, oies et canards. » mais
le plus frappant est « l’extraordinaire richesse du sol » des « régions
des Terres noires […] cette Beauce qui se développe à perte
de vue, sur des centaines de km. Et quand on songé que des milliers
[souligné par moi] d’hommes ont pu mourir de faim sur cette
terre bénie, on comprend à la fois l’aveugle puissance
de l’esprit de système déchaîné chez
un Staline et l’effarent inertie du paysan russe. »
Sur le séparatisme, information pas possible « Je dois cependant
noter l’accueil véritablement triomphal fait par Kiev, le
1er octobre, à Vorochilov venu en inspection avec Boudenny, (9)
Egorov et Iakir. » et détail sur « une de ces journées
populaires que les Bolcheviks organisent périodiquement avec un
sens étonnant de la mise en scène.
[…] Entre la Russie, la Pologne et l’Allemagne, l’indépendance
d’un pays aussi riche que l’Ukraine ne peut être qu’une
fiction, et les séparatistes sont éternellement voués à cristalliser
leurs rêves autour d’une intervention étrangère,
polonaise ou germanique. Là gît la condamnation d’un
mouvement qui sera toujours réduit à s’appuyer sur
les utopies des intellectuels ou les appétits des aventuriers. » 10
France quasi inconnue, 10, Allemagne pas aimée mais admiration,
et cf. importance de leurs consulats, « un cadre tout prêt à reprendre
les tradition interrompues », qui « a d'ailleurs des auxiliaires
et des informateurs bénévole disséminés un
peu partout et jusque dans les colonies allemandes, pourtant intégrées
depuis plus d’un siècle dans l’Empire russe. J’ai
pu moi-même constater que le Consul allemand de Kiev entretenait
des relations suivies et intimes avec nombre de colons, particulièrement
ceux de Korostychev, gros village sis à 30 km à l’Est
de Jitomir et où la méthode et l’application germaniques
tranchent sur tout le pays environnant. » 11
Bilan « Les Bolcheviks ont fait un effort colossal (11) dans le
domaine de industrie, où ils ont obtenu des résultat substantiels
et même, dans certaines branches, étonnants. Tout n'est
certes pas parfait. » cf. maintien retard des transports par rapport
au « rythme accéléré de l’industrie
lourde […] Un gros effort d’équipement et d’organisation
s’impose, les dirigeants s’y résoudront forcément
un jour peut-être prochain – nous devons en être avertis
pour ne pas laisser passer l’occasion d’y coopérer.
Malgré tout, l’œuvre accomplie force l’admiration,
d'autant plus qu’elle l’a été au prix des lourdes
privations, que les chefs, imbus d’une mentalité de guerre,
ont imposées au pays sans sourciller. » et cf. rupture « brutalement
l’équilibre de la production nationale » par l’ébranlement
des « fondements de l’agriculture […] déclenchant
ainsi la crise la plus grave que la Russie ait subie depuis la Révolution. »,
12 puis glose très idéologique sur sens combat contre les
koulaks, 12-13, et sur crise paysannerie, 13. « Face à la
crise, les Bolcheviks (13) ont réagi avec une énergie farouche
[…] tous les moyens ont été bons pour forcer le paysan à travailler,
la famine même a été dirigée pour punir les
paysans. » et certitude « récolte cette année
[…] suffisant sinon pour supprimer les difficultés alimentaires,
du moins pour écarter le danger d’une famine générale. » et
conclut sur « le sphinx » paysan. « Cette énigme,
nul ne peut dire si les Bolcheviks la résoudront ou s’ils
seront dévorés petit à petit par le Sphinx. » 14
LA QUESTION UKRAINIENNE DANS LA STRATÉGIE ET LA TACTIQUE ALLEMANDES
DE 1933
EUROPE URSS 1918-1940, VOL. 985, RELATIONS ALLEMAGNE-URSS, JUIN 1932-MAI
1933,
Télégramme 440 confidentiel de François-Poncet,
Berlin, 16 mars 1933, ronéoté, 148-50, 3 p. [éclairé par
la correspondance du SHAT citée infra]
Vinogradov [alors conseiller de l’ambassade soviétique à Berlin]
a tenu « certains propos intéressants » à « l’un
de mes collaborateurs »; il lui a dit que Chintchuk [ambassadeur
de l’URSS à Berlin] s’attend à une convocation « en
audience particulière par M. Hitler », jusqu'ici accordée
seulement, et deux fois, pour l’ambassadeur italien, Cerruti. « C’est
sous la pression des milieux économiques et industriels intéressés
aux échanges commerciaux avec la Russie, et surtout sous la pression
des chefs de la Reichswehr, que M. Hitler songerait à ce geste
public en faveur de l’Ambassadeur de l’URSS, afin de montrer
que les persécutions infligées au parti communiste allemand
ne sauraient porter ombrage à l’amitié germano-russe. »
cf. intérêt particulier de « la mission soviétique à Berlin » pour
le compte rendu du journal Paris « appartenant aux émigrés
russes et repris ensuite par la presse polonaise » d’« un
entretien que M. Rosenberg, député national-socialiste
et (1) rédacteur diplomatique du Völkische Beobachter, aurait
eu récemment à Locarno avec des Délégués
fascistes italiens », Rosenberg était « accompagné […]
d’une personnalité ukrainienne en résidence en France,
et de M. Wladimir de Korostowetz, qui est à Berlin l’un
des principaux collaborateurs de l’Hetman Skoropadsky. »
cf. incontestables « projets qui hantent les cerveaux nationaux-socialistes
dans ce domaine » et leur consensus malgré leurs divergences « en
matière de politique étrangère », sur le fait « que
le destin assigne à l’Allemagne, en Europe orientale, une
mission de civilisation et de colonisation. Une personnalité nationale-socialiste
affirmait, hier encore, à l’un de mes collaborateurs, que
l’Allemagne et l’Italie avaient eu à ce sujet des
conversations précises, où l’on avait envisagé le
retour au Reich du Corridor, en échange d’une portion du
territoire ukrainien, accordée à la Pologne. Privé de
toute issues sur la Mer Baltique, le Gouvernement de Varsovie se verrait
ainsi dédommagé par un débouché sur la Mer
Noire , conformément aux intérêts économiques
de l’Italie, qui considérerait désormais l’Europe
(2) centrale et les Balkans contre son hinterland commercial. Le fonctionnaire
hitlérien […] a été jusqu'à affirmer
que l’Italie et la Turquie avaient déjà négocié un
accord en vue d’assurer une libre communication de la Pologne,
installée sur la Mer Noire, avec la Méditerranée.
Toutes ces informations ont un côté fantastique. »,
mais l’URSS est ainsi placée « dans un état
d’inquiétude permanente à l'égard des projets
de la nouvelle diplomatie allemande. » 3
EUROPE URSS 1918-1940, VOL. 986, RELATIONS ALLEMAGNE-URSS, JUIN 1933-MAI
1934, MAE
«
Note de l’ambassade des Soviets en Allemagne au ministre allemand
des Affaires étrangères », manuscrit, 24 juin 1933,
12-13, 2 p.
reproduction dans presse soviétique note remise 22 juin par Chintchuk
[ambassadeur d’URSS à Berlin] au secrétaire d’État
von Bülow, ministre des Affaires étrangères par intérim,
1, cf. Vie économique, journal de l’industrialisation, 24
juin 1933, 2
Chintchuk proteste au nom de son gouvernement contre le passage suivant
du texte de la délégation allemande à la conférence économique
mondiale de Londres : “Le second moyen consiste à mettre à la
disposition “d’un peuple sans espace” de nouveaux territoires
où cette race énergique puisse fonder des colonies et se
livrer à de grands travaux pacifiques. Nous ne souffrons pas de
surproduction, mais de sous-consommation forcée. La guerre, la
révolution et la ruine intérieures ont trouvé leur
point de départ en Russie et dans les vastes régions de
l’Orient. Ce processus de désagrégation se poursuit.
Le moment est arrivé d’y mettre un terme” ».
Bref il s'agit d’« un appel à la guerre contre l’URSS » et
de « l’exigence que soient fournies des territoires de l’Union
Soviétique à la colonisation allemande. » 1.
Ce texte est « en contradiction flagrante avec les obligations » allemandes
(1) en vertu du traité germano-soviétique Berlin 24 avril
1928 ((sic) au lieu de 1926), d’où « une protestation
décisive » de « mon gouvernement » auprès
du « Gouvernement allemand […] contre la violation des relations
contractuelles entre nos deux pays qui a été admise par
l’Allemagne ».
Lettre 247 très confidentielle de Gentil, chargé d'affaires
près le Saint-Siège, Rome, 29 juin 1933, 15-16, 4 p.
«
informations qui m’ont été rapportées à titre
strictement confidentiel » issues de celles données par
Cerruti, ambassadeur d’Italie à Berlin, « à un
haut prélat du Vatican. », propos d'autant plus importants
qu’il « venait d’être reçu par Mussolini » donc
exprimait « certaines opinions du Duce » et a regretté son
manque de temps « pour obtenir une audience du Pape, » façon
d’exprimer sa volonté « que sa conversation fût
communiquée à Pie XI. » 1, et ce d'autant plus qu’il « a
parlé presque uniquement de la situation du communisme en Allemagne
et en Russie, question à laquelle le Pape s’intéresse
tout particulièrement. »
Il « aurait d'abord cité l’opinion de M. Göbbels
sur la facilité avec laquelle le parti communiste avait été écrasé en
Allemagne » d'après lui « parce que le parti communiste
allemand n’était fort qu’au point de vue électoral
; il manquait de chefs : il avait eu de nombreuses occasions d’étouffer
le mouvement hitlérien à ses débuts ; mais il resta
passif et ne prit aucune initiative.
M. Göbbels affirme que ce parti ne se relèvera pas : lui-même
recevait chaque jour des milliers de lettres d’ancien militants
communistes qui protestent de leur loyalisme envers le régime
hitlérien : 23 000 communistes seraient dans des camps de concentration,
mais la plupart ne seraient plus dangereux et on n’en garderait
guère que 5 000. »
Cerruti lui-même « aurait déclaré que le Gouvernement
allemand ne pouvait pas ne pas envisager l’éventualité de
la disparition du régime soviétique dans un avenir plus
ou moins proche. L’action des Japonais en Mandchourie et Transbaïkalie
pourrait hâter cette fin. » ancien ambassadeur à Moscou,
il « serait persuadé que si les Japonais poussaient une
pointe vers Vladivostok et la province maritime, le Gouvernement des
Soviets se verrait dans l’obligation (2) d’intervenir. » et
les forces armées soviétiques « seraient aisément
balayées par les forces japonaises », et « la lutte
du Gouvernement soviétique » serait telle que « amènerait
inévitablement l’effondrement du régime. »
D'après Cerruti, « Göbbels » aurait dit « que
le Gouvernement allemand n’avait plus aucune vue sur l’Alsace,
pays trop difficile à gouverner et qui n’avait donné à l’Allemagne
que des déboires . Par contre, la frontière orientale devrait être
révisée tôt ou tard. A ce moment, se poserait la
question de l’Ukraine qui se détacherait un jour ou l'autre
de la Russie : cet immense territoire pourrait servir de débouchés
aux produits allemands ; de plus ne pourrait-on étudier une combinaison
pour remplacer le couloir polonais du nord par dédommagement en
Ukraine, une espèce de couloir polonais vers la Mer Noire.
Le prélat » informateur « m’a dit » avoir « posé une
question sur l’avenir catholique de l’Allemagne. M. Cerruti,
qui d'ailleurs a tout le temps manifesté un vif enthousiasme envers
M. Hitler, avec la seule réserve que le “Führer” allait
trop vite et brûlait les étapes, a affirmé que celui-ci
(3) était de formation trop catholique pour jamais devenir un
ennemi de l’Église. Il ne pouvait en dire autant de M. Göbbels
qui serait devenu anti-catholique le jour où l’Église
a refusé de bénir son mariage avec une divorcée. » 4
Télégramme François-Poncet 1245-6, 5 juillet 1933,
ronéoté, 17-8, 2 p.
Sur l’inquiétude allemande vis à vis des pactes orientaux
signés à Londres malgré l’indifférence
affectée « tout d'abord » par la presse, 1, mais cette
fausse indifférence « n’empêche pas d'ailleurs
qu’une vaste collecte et diverses manifestations publiques ne soient
organisées en ce moment à travers tout le Reich pour venir
en aide aux 100 000 Allemands environ qui meurent de faim en Russie.
Il ne vient pas à l’idée des autorités allemandes
que cette propagande bruyante puisse être désagréable
au Gouvernement russe. » 2
Lettre 727 de François-Poncet à Paul-Boncour, Berlin,
5 juillet 1933, 20-2, 3 p.
Sur la campagne de presse délirante sur la « situation tragique
[…] des colonies allemandes de Russie […] devant la famine
de plus en plus menaçante. » mobilisation de l’église évangélique,
Croix-Rouge, Ligue pour Protection du germanisme à l'étranger,
et grande campagne de la section de Berlin défense du Deutschtum
, cf. discours, 1 et sq.
Manifestation publique prévue vendredi 7 juillet au Lustgarten
de Berlin et pour préparation, « des affiches représentant
le portrait tragique d’un enfant allemand de Russie souffrant de
la famine »; or « les pires misères » ne sont
pas une nouveauté pour « les peuples de l’Union Soviétique
[…] Jusqu'ici, l’Allemagne avait toujours jugé opportun
d’observer à ce sujet un silence prudent. Mais cette fois,
M. Göbbels n’a pas voulu laisser passer une si belle occasion
de manifester avec ostentation la sollicitude du Gouvernement national-socialiste
allemand à l'égard des branches du peuple allemand les
plus lointaines et les plus anciennement détachées du tronc
commun. Il a mis également à profit cette occasion pour
flétrir les résultats du régime marxiste. » 2,
or cette exploitation va choquer Moscou, à l'époque où l’industrie
allemande a sérieusement besoin de la reprise des « relations économiques
avec Moscou » et où Berlin redoute les pactes orientaux
de Litvinov. « Tant d’insouciance étonne et montre
le désarroi qui s’est emparé de la politique extérieure
du IIIè Reich. » 3
Télégramme François-Poncet 1263-65, 7 juillet 1933,
ronéoté, 23-5, 3 p.
Sur l’inquiétude allemande des pactes orientaux signés à Londres
Télégramme François-Poncet 1268, 7 juillet 1933,
ronéoté, 26, 1 p.
La manifestation à Berlin prévue supra est annulée,
car l’ambassade russe a menacé Berlin d’organiser
des contre-manifestations à Moscou.
Lettre 969 de François-Poncet à Paul-Boncour, Berlin, 31
août 1933, 10 p., 32-41
Campagne de plus en plus déchaînée contre URSS « Les
récits les plus alarmants qui circulent en Allemagne sur le développement
de la famine en Russie ont notamment servi d’aliment à une
campagne contre le régime soviétique, plus énergique
et surtout plus généralisée que celles que l’on
avait pu enregistrer antérieurement. » depuis signal donné par
Völkische Beobachter de 18 août « sur la situation intérieure
de la Russie un article d’une violence extrême », cf.
mon télégramme 1478, 1 (cf. in URSS 18-40 situation économique,
vol. 1036) « accompagné de toute une série de photographies
de victimes de la famine les plus propres à frapper les imaginations. » Protestation
de l’ambassade soviétique « qui a pris pour parti
de nier systématiquement qu’il y ait la moindre famine en
Russie » et a parlé de faux; « quoiqu'il en soit, “la
famine en Russie”, “la détresse des Allemands de la
Volga”, sont devenues les rubriques habituelles de la presse allemande.
Des journaux relativement modérés comme la Vossischezeitung
ont publié, d'autre part, une série d’articles plus
alarmants les uns que les autres sur l’avenir immédiat de
la Russie en se complaisant à insister sur les vices du régime
et sur l’échec inévitable des grandes tentatives
de M. Stalin. (sic) »
À
la réunion de la presse évangélique à Berlin, « il
a été décidé que les protestants d’Allemagne
se joindraient aux efforts du Cardinal Archevêque de Vienne pour
organiser une action internationale et interconfessionnelle en faveur
des victimes de la faim. »
Certes la hargne de la presse contre URSS n'est pas nouvelle, mais jusqu'ici
elle faisait « preuve (2) […] de mesure et de prudence. » et « haine » du « Gouvernement
national-socialiste » contre « le régime soviétique »,
cf. son organisation d’une manifestation au Lustgarten de Berlin,
mais « l’avait décommandée au dernier moment ».
Pourquoi cette aggravation? « Il semble que la réponse doive être
surtout cherchée dans des motifs de politique intérieure
, dans la lutte à outrance que le Gouvernement de M Hitler mène
contre le communisme et en faveur de laquelle aucune arme, aucun moyen
de pression ne saurait être épargné. » 3, or
les diplomates soviétiques « sont, au moins autant que des
diplomates, des communistes ou des envoyés d’un État
communiste.
[…] Quand M. Göbbels dans son discours de Königsberg
estime nécessaire d’assurer à ses auditeurs allemands “qu’ils
ne mourront ni de faim ni de froid au cours de l’hiver qui vient”,
il ne doit pas paraître tellement superflu aux services du Ministère
de la Propagande, d’assurer ces mêmes Allemands que des sujets
d’un État communiste sont, eux, la proie de la famine. Cette
propagande semble, d'ailleurs, être couronnée de succès,
et, autant qu’on en peut juger, le petit bourgeois allemand est
en effet parfaitement convaincu que la Russie actuelle est le pire des
enfers. »
mais aussi « il semble bien […] que la crainte d’offenser
Moscou, naguère encore toute puissante, ait beaucoup perdu de
sa force convaincante. » 4, et conviction de Berlin qu’on
arrive à la fin de l’ère de collaboration cf. « changement
survenu dans l’orientation de la politique soviétique. »
«
Mais ce que Berlin ressent surtout, c’est une inquiétude
profonde, et sans cesse croissante.
Cette inquiétude se manifeste en ce moment d'une façon
particulièrement frappante, tandis que l’Allemagne assiste
au voyage de M. Herriot, apprend que la signature d’un accord économique
entre la France et l’URSS est imminente, et lit les abondants extraits
qui paraissent dans sa presse de l’article » de Karl Radek
dans Les Izvestia, 5, et dans Gazeta Polska, « et qui ne lui permettent
plus de douter de la réalité du rapprochement polono-soviétique.
Cet article a fait sensation. Les journaux allemands lui ont donné une
grande publicité, et si l’on songe qu’il y a quelques
semaines, ces journaux n’osaient pas révéler au public
le voyage du même Radek en Pologne et dans le corridor, on peut
mesurer l’étendu (sic) du chemin parcouru dans la connaissance
et l’acceptation de la situation nouvelle ». cf. particulière émotion
du Courrier de la Bourse (Berliner Börsenzeitung), conteste péril
allemand contre URSS, et invoque fait que « les Polonais sont précisément
en train de persécuter leur (6) parti communiste pour son activité illégale.
[…] La catholique Germania exprime des craintes analogues »,
7, cf. citations, 7-8
«
Les bureaux de la Wilhelmstrasse auront sans doute jugé opportun
de rassurer l’opinion, et ils ont chargé de ce soin l’officieuse
Correspondance diplomatique et politique, cf. son article hier sur France
et Russie « est allée chercher des consolations dans ce
même éditorial du Temps » du 29 août cité aussi
par la Berliner Börsenzeitung. « Passant sous silence la plus
grande partie de cet éditorial où le journal parisien rappelle
toute la part que le Gouvernement national-socialiste a prise dans le
rapprochement franco-soviétique, la “Correspondance” n’en
retient que la dernière partie, où le “Temps” met
ses lecteurs en garde contre des illusions. » cf. citation Correspondance
diplomatique et politique : “En France même, […] on
commence à se mettre en garde contre d’excessives illusions à l'égard
de la politique soviétique… L’attitude des milieux
compétents français montre à quel point ils se trouvent
embarrassés et divisés sur cette question… L’importance
des voyages de Ministres ne doit pas être exagérée.
La visite de M. Herriot, qui s’intéresse personnellement
au développement de l’Union Soviétique a un caractère
privé. Le but du voyage de M. Pierre Cot est surtout de décider
des Autorités soviétiques à acheter des avions en
France […] Ce qui intéresse surtout l’Allemagne en
cette occasion, c’est de contrecarrer les efforts que fait la France
pour nuire aux rapports germano-(8)soviétiques en jetant le soupçon
sur les buts de la politique extérieure de l’Allemagne.
Celle-ci doit saisir cette occasion pour rappeler qu’elle entretient
toujours avec l’Union des Soviets des rapports d’amitié”. »
Bref, « Pour apaiser ses inquiétudes, celle-ci [Allemagne]
proclame que la Russie est dans une situation des plus alarmantes, qu’elle
se trouve, en fait, réduite à l’impuissance et que
tous les accords qu’elle peut conclure ne sauraient avoir qu’une
valeur très relative. Sans arriver à se convaincre elle-même,
elle blesse le Gouvernement des Soviets aux points les plus sensibles,
ce qui ne l’empêche pas de lui offrir ensuite son amitié.
La crainte du communisme, d'une part et la crainte de la Pologne de l’autre,
les divergences qui existent entre certains grands intérêts
allemands et les passions du parti au pouvoir expliquent sans aucun doute
beaucoup des contradictions et du trouble de l’Allemagne. Celle-ci,
en outre, subit à son tour les effets du mirage russe qu’elle
a elle-même si puissamment travaillé à créer
. Pendant dix ans, elle a tenu l’Europe dans l’inquiétude
par le prestige de ses mystérieux accords avec la Russie. Tenue à l’écart,
impuissante, elle voit (9) se développer à Paris, à Varsovie, à Rome, à Moscou
des négociations entre les Soviets et d’autres Puissances,
et elle éprouve à son tour les tourments de l’incertitude
et du soupçon. » 10
Télégramme Alphand 339, Moscou, 9 septembre 33, 42-44,
3 p. (souligné dans le texte)
Commentaire polémique des Izvestia d’un communiqué de
l’agence Wolff du 5 septembre postulant l’existence de « relations
normales entre l’Allemagne et l’URSS et démentant
les insinuations de la presse française, notamment du Matin, concernant
les visées de l’Allemagne sur l’Ukraine », 1
: observe que « de telles déclarations ont été faites à plusieurs
reprises par le Gouvernement allemand. Cela n’empêche pas
le parti national-socialiste d’Allemagne et ses troupes de choc
d’organiser des sections de gardes-blancs qui proclament ouvertement
leur (mot passé) [volonté? Intention? ou tout synonyme]
de participer à une guerre antisoviétique » ni « jusqu'ici
des organes édités auprès du Gouvernement allemand
de publier des travaux (2) consacrés à la question du partage
de l’URSS. » cf. n° 8 de Reich und Volk « édité avec
les subsides de l’État. » 3
7 N 2999, RAPPORTS DES ATTACHÉS MILITAIRES EN POLOGNE, 1933-35,
SHAT
Rapport 368 de l’attaché militaire d'Arbonneau, Varsovie,
15 novembre 33, 11 p.
Sur « l’assassinat par un étudiant ukrainien d’une
fonctionnaire du Consulat soviétique, des bagarres sanglantes
qui ont eu lieu peu de jours après dans une rue de Lwow » et
leurs suites, claires « sur l’agitation menée en Galicie
orientale par l’organisation ukrainienne nationale (OUN) » dont « l’État-major
[…] est à Berlin; Konowalec et ses adjoints, en très
bonnes relations avec l’État-major allemand, sert les plans
de ce dernier dont l’intérêt est d’entretenir
sur les arrières de la Pologne une activité anti-polonaise
et une effervescence permanente. Dans son ensemble, la population ruthène
de Pologne orientale condamne les moyens terroristes de l’OUN. » mais
(10) « par les chimères qu’elle entretient d’une
Ukraine indépendante ou autonome, elle favorise ces attentats. » 11
ASPECTS DE LA COLLABORATION GERMANO-POLONAISE CONTRE L’UKRAINE
SOVIÉTIQUE, 1933-1935
Cette action allemande anti-polonaise et anti-russe (et pas spécifiquement
anti-bolchevique) n’empêche pas la Pologne de Pilsudski (et
de son ministre des Affaires étrangères Beck, successeur à sa
mort en mai 1935) de se croire l’alliée « ukrainienne » du
Reich. Sur l’acharnement russophobe et la servilité pro-allemande
des dirigeants polonais, jusqu'à l’assaut du Reich en septembre
1939, une des meilleures sources est fournie par les archives allemandes,
(Documents on German Foreign Policy), dont on trouvera écho dans
Le choix de la défaite). Mais les archives françaises sont
riches .
7 N 3024, RAPPORTS DES ATTACHÉS MILITAIRES EN POLOGNE, 1928-9,
ET 1933-9, SHAT
Renseignement 17795, 11 juillet 1933, « Ukraine. Relations entre
la Pologne et l’Allemagne », 2 p. « Informateur très
sérieux, mais recoupements nécessaires ».
Frantinsek Lickoski, « d'origine tchèque, citoyen polonais
de l’ancien territoire contesté par la Tchécoslovaquie,
est l’agent secret du Colonel Beck auprès du groupe Skoropatski
[ici toujours écrit avec d au lieu de t] à Berlin […]
information […] très importante. Car le fait qu’un
homme aussi connu et aussi compromis que Lickoski, » qui « était
l’ami intime de Cernotski, directeur de la maison de France à Prague,
en 1919-20-21 », « puisse faire, sans difficultés,
la navette entre Berlin et Varsovie permet de supposer qu’il y
a entente entre Berlin et le colonel Beck », qui « serait
d'ailleurs en excellents termes personnels avec Hitler. Il se rend compte,
d'autre part, que la France abandonne la Pologne et il l’a déclaré en
termes formels à un journaliste français il y a quelques
jours. Aussi cherche-t-il des assurances du côté allemand.
C’est ce qui expliquerait une intensité plus grande des
pourparlers au sujet de l’Ukraine. » Varsovie dément
et jure que « la Pologne ne renoncera jamais au couloir. » 1, « impression » du « journaliste
mentionné plus haut. » mais « l’informateur » est
convaincu « que la Pologne se déciderait à un arrangement
pour le Couloir si l’on peut aboutir à une solution satisfaisante
du côté de l’Ukraine. Étant donné sa
situation intérieure, la Russie devra céder à la
pression germano-polonaise. Quant à la liberté des communications
navales polonaises, elle sera tout aussi assurée par Bosphore
que par le Skager Rak [Skagerrak, détroit Mer du Nord-Baltique]
car les Polonais s’entendront facilement avec les Turcs. Enfin
Odessa vaut bien Gdynia [port de Dantzig].
Le plus gros écueil résiderait dans la maladresse des Polonais à l'égard
des Ukrainiens d'ailleurs peu disposés à les subir. À tout
le moins faudrait-il laisser à l’Ukraine une autonomie administrative.
Nota. Le groupe Skoropatski tend, de plus en plus, à devenir le
groupe dirigeant, depuis l’avènement de Hitler.
Berlin ayant pris nettement la direction du mouvement le groupe Petlioura
se rallie au groupe Skoropatski. »
EMA 2ème Bureau, renseignement Depas 882 « d’un informateur
compétent et généralement bien renseigné »,
H/25.7/9, 23 juillet 1934, 2 p.
Dimitri Levitzki, à Vienne, « vient d’offrir à un
journaliste ukrainien M. Paneyko, le poste de chef de la propagande ukrainienne à Londres
et à Paris », mais Paneyko a refusé car il est l’« adversaire
du séparatisme ukrainien. »
Déclarations de Levitzki [chef de l’UNDO (parti nationaliste
ukrainien)] « au cours de l’entretien » avec Paneyko
: il lui a parlé de la « politique commune » désormais
de l’UNDO et UVO (organisation militaire ukrainienne) sous la direction
de Konovaletz. « Cette politique est menée en plein accord
avec Varsovie et Berlin et a pour but de préparer et de seconder
la politique polono-allemande qui vise à séparer dans un
délai de trois ou quatre ans l’Ukraine de l’URSS.
D'après le plan polono-allemand l’Ukraine séparée
de l’Union Soviétique formera un État indépendant
sous le protectorat de la Pologne et de l’Allemagne. La Galicie
orientale restera partie intégrante de la Pologne mais recevra
une autonomie provinciale. (1)
D'après M. Levitzki entre l’Allemagne et la Pologne l’accord
est parfait en ce qui concerne l’Ukraine.
L’UNDO a cessé toute propagande et activité anti-polonaises
en Galicie et marche maintenant avec le bloc gouvernemental polonais.
Toute son activité ainsi que celle de l’UVO est dirigée
contre les Soviets, ces deux organisations font une propagande séparatiste
en Ukraine. » Sur l’assassinat de Pieracki, Ministre de l'Intérieur, « par
des Ukrainiens » Levitzki le dit l’œuvre d’« Ukrainiens
exaltés à l'insu de Konovaletz, qui croyait sincèrement à un
attentat des fascistes polonais. » et glose sur le fait que « Konovaletz
[…] le considère comme un coup de poignard à la cause
ukrainienne. » et Levitzki espère « que ce crime n’aura
pas de répercussions fâcheuses sur la politique ukrainienne
de la Pologne ». et il « a […] ajouté qu’il
a eu des conversations à Berlin avec les hommes de confiance d’Hitler
(Rosenberg, Göbbels et Hess) et à Varsovie avec M. Beck et
qu’il a la certitude absolue qu’au sujet de l’Ukraine
il y a un accord entre la Pologne et l’Allemagne. »
EMA 2ème Bureau, renseignement Depas 1426, « source autorisée
de seconde main, 4 novembre 1935 », G/7.11.35/5
«
L’Allemagne et la Pologne ont organisé en territoire ukrainien
soviétique, plusieurs bandes qui seraient chargées, au
début d’une guerre, de détruire certains points importants
du réseau ferroviaire de l’URSS.
Les points à détruire seraient :
la gare de Kazatin
la gare de Jmerinka
les voies ferrées Jmerinka-Kopaï et Jmerinka-Porokourov
la gare de Rakhni
la gare de Birzoula
la gare de Znamenka.
Par ailleurs une intense propagande est fait en Ukraine, en faveur de
l’indépendance du pays, par les colons allemands. Cette
propagande est dirigée d’Allemagne, par le Martin Luther
Bund, d’Erlanger, et par l’association évangélique
Licht im Osten de Vernigerode am Harz. »
MISE AU POINT BIBLIOGRAPHIQUE SUR LES SOURCES DE « SIX MILLIONS
DE MORTS » : ALAIN BLUM ET LES HISTORIENS FRANÇAIS
Annie Lacroix-Riz :
Je signale deux exemples récents (1994 et 2001) sur la façon
dont se diffuse en France la thèse de la famine, présentée
sous les atours de la scientificité et de façon catégorique,
mais sur des bases précaires :
L’historienne Sabine Dullin impute à la furie exportatrice,
céréales comprises, de Staline (en vue d’« acquérir
des positions solides sur le marché international et de supplanter
les concurrents » ) « la terrible famine de 1933 qui fit
environ six millions de morts et prit des proportions dramatiques en
Ukraine, dans le Caucase du Nord et au Kazakhstan » .
La source unique citée de cette information est un ouvrage, dont
il a été fait grand cas , du démographe Alain Blum,
dont je vous livre le développement. Cet auteur cite plusieurs
des textes de contemporains puisés aux « Archives diplomatiques » ,
notamment la dépêche du 13 septembre 1933 de l’ambassadeur
de France à Moscou (Charles Alphand) et l’interview de la « Ministre
de l’URSS en Suède » (et non pas en Norvège,
son poste antérieur ) Mme Kollontay à la presse norvégienne,
présentés ci-dessus. Il relève les motivations du
scepticisme éprouvé à l'égard de la thèse
de la famine ukrainienne « par une partie de l’opinion et
des responsables gouvernementaux » français, leur « méfiance » à l'égard
d’« informateurs [provenant] surtout de l’Allemagne
et des mouvements ukrainiens, suspectés d’être proches
de l’extrême droite , et donc prêts à utiliser
n'importe quel argument contre les Soviets. En outre, existe la crainte,
toute diplomatique, de mettre en péril le processus de rapprochement
engagé avec l’Union Soviétique, au profit d’une
Allemagne de plus en plus menaçante. » Cette interprétation
est certes compatible avec les sources originales françaises,
mais ces précautions diplomatiques, indubitables, n’excluent
en aucun cas l’existence d’une correspondance spécifique
sur la « famine » ou la disette, d'ailleurs présente
dans les fonds « économiques ». Suit une présentation
des textes consacrés au prince Tokary, à Petlioura et à Skoropadski
qu’on a également pu lire ci-dessus. Alain Blum conclut
de ces mises en garde en provenance du Quai d'Orsay :
«
Quoiqu'il en soit, l’aveuglement de certains Occidentaux reste
surprenant tant les faits sont tragiques. Car l’ampleur des pertes
est considérable. En 1933, six millions de décès
sont imputables à la famine, à ajouter aux quatre millions
de décès observés en temps normal. Le taux de mortalité dépasse
70 pour mille : en 1932, il était inférieur de 30 pour
mille! » La source de ce propos catégorique est indiquée à la
n. 61 : « Des travaux récents donnent une estimation qui
paraît solide, bien que certaines hypothèses utilisées
par leurs auteurs, en particulier celles qui concernent les migrations
vers l’étranger, puissent paraître, il est vrai, conduire à sous-estimation
de certains phénomènes. De plus, ces auteurs ont aussi
choisi de concentrer l’essentiel du déficit démographique
de la décennie 1930 sur cette seule année 1933, ce qui
peut paraître un peu extrême » (on remarquera le paradoxe
de l’expression « un peu extrême »).
Ces « travaux récents » et « ces auteurs » se
bornent donc à un ouvrage statistique russe, qui, d'une part, « sous-estime » les
migrations et, d'autre part, procède au regroupement, scientifiquement
irrecevable, des morts d’une décennie sur une année.
Cette curieuse méthode de resserrement des chiffres, qui permet
ensuite d’ironiser sur « l’extraordinaire continuité de
la machine administrative qui ne cesse de fonctionner malgré la
mortalité parfois multipliée par plus de 10 » est-il
spécifique à l’URSS et à l’abominable
Staline que les catastrophes, massacres avec ou sans guerre, n’anéantissent
pas « la machine administrative » ? , est cependant jugée
encore insuffisante pour évaluer le phénomène : « et
encore cette terrible mortalité est-elle ici quelque peu minimisée;
car ces chiffres concernent l’ensemble du pays. » .
La carte de « l’extension régionale de la famine de
1933 » et les graphiques sur le « mouvement mensuel des décès
dans quelques région de l’URSS » qui font suite à ces
propos procèdent d’un regroupement chronologique de même
type, l’année statistique 1933 n’étant pas
disponible : « Les archives, incomplètes, ne permettent
pas de présenter un panorama géographique précis.
Mais le recensement de 1939 autorise une reconstitution indirecte des événements
en rattachant la génération de 1934 à celle de 1938. » etc.
Comment peut-on fournir des chiffres mensuels pour 1933, alors qu’on
admet par ailleurs ne pas disposer du simple chiffre annuel? Si les témoignages
français (et soviétique, a fortiori) sont récusés
comme relevant de « l’aveuglement de certains Occidentaux »,
en revanche sont retenus ceux des consuls italiens, au titre des « témoignages
qui affluent de toutes parts ». Mais alors, pourquoi la formule
is fecit, cui prodest, appliquée aux « aveuglements » français
présumés, est-elle rejetée comme grille de lecture
des rapports des consuls italiens, seule source « littéraire » retenue
avec le « grand nombre de récits de vies, qui forment un
panorama large de cette histoire tragique », recueillis par « la
commission [américaine] pour l’étude de la famine
en Ukraine » ?
Pourquoi le lecteur n'est-il pas informé de ce qu’établit
la correspondance diplomatique française, pourtant consultée
par Alain Blum : seuls les rapports des consuls allemands et italiens
firent état d’une « famine » ukrainienne tuant
les paysans par millions – les textes les plus pessimistes de Dejean
s’appuyant explicitement sur les comptes rendus allemands. Ceux
du Foreign Office également, Londres s’appuyant sur les
mêmes sources, notamment Or, l’Italie, engagée dans
une alliance avec le Reich qui ne datait pas du 30 janvier 1933 , jouait
alors les « auxiliaires » de Berlin en général
avec sa proposition (essentiellement antisoviétique) de Pacte à Quatre,
et en particulier avec sa participation à la campagne politique
sur l’Ukraine déchaînée par les hitlériens
dès les premières semaines de leur arrivée au pouvoir,
en compagnie de l’autre « auxiliaire » du Reich, la
Pologne, obsédée par sa russophobie (non réductible à l’antisoviétisme)
et objet d’une campagne de séduction du Reich qui aboutit
au « traité d’amitié » du 26 janvier
1934, simple morceau de papier qui arracha officiellement Varsovie à sa
(fausse) alliance avec Paris.
Il est également permis de douter du sérieux des études
conduites à Harvard, université essentielle dans la gestion
idéologique de l’« empire » américain,
notamment via ses centres d’activités « russes » gravitant
autour du « Russian Research Center », et « modèle
de coopération avec la CIA et le FBI » . James Mace, « directeur
exécutif de la Commission américaine sur la famine en Ukraine » (mentionnée
par Alain Blum comme source sérieuse de connaissance) de 1986 à 1990, établi
depuis 1993 comme spécialiste de sciences politiques à Kiev,
en Ukraine, a animé un dossier dans un hebdomadaire français,
Courrier international, intitulé, comme son article : « Comment
on étouffe un génocide ». Ce texte dépourvu
de toute note de référence est assorti d’un article,
identique de ce point de vue, de Raymond Clarinard, intitulé « Une
politique délibérément meurtrière » et
surtitré « historiographie ».
Il en ressort qu’il n’existe pas d’historiographie
sur la famine ukrainienne, au motif, nous est-il expliqué, de « l’indifférence
occidentale. Peu d’historiens et de chercheurs occidentaux s’intéressent à la
famine de 1933 et plus généralement à l’Ukraine,
ce qui accroît encore l’isolement des spécialistes
locaux. Ces derniers doivent travailler sans moyens, dans un pays rongé par
la corruption et où l’Histoire, précisément
parce qu’elle est fertile en polémiques, suscite la méfiance
de l’opinion publique. D’où le silence qui continue
de planer soixante dix ans après les faits sur la famine “artificielle” et
ses millions de victimes. »
On se demande bien 1° pourquoi pareil sujet eût échappé à une
historiographie « occidentale » si friande des horreurs soviétiques;
2° en quoi « l’isolement » des historiens vernaculaires – qui
auraient donc impérativement besoin des « Occidentaux » pour
trouver leurs sujets et effectuer leurs recherches – les eût
empêchés d’enquêter sur leur pays martyrisé par
les Russes : sujet tabou ou au contraire particulièrement porteur
dans l’Ukraine, amatrice de « polémiques » antirusses,
de la dernière décennie? En quoi la corruption du pays
constitue-t-elle un obstacle à cette mise au travail d’historiens « sans
moyens »? En vertu de quel privilège le fait de travailler
sur l’URSS dispense-t-il les chercheurs de se plier aux règles
méthodologiques valables pour toute recherche historique, notamment
en matière de maniement des sources?
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