I. PRÉAMBULE: JEAN-PAUL II ET L’HÉRITAGE ROMAIN,
DES JUIFS À LA YOUGOSLAVIE
La presse a fait grand cas des récentes célébrations
historiques du Vatican de Jean-Paul II (octobre 1998), de la béatification
de Mgr Stepinac à la canonisation d’Édith Stein, peut-être
conçue à titre de compensation au caractère provocateur
de la première initiative. La seconde ne vaut pourtant pas moins
approbation d’une vieille politique que le présent pape incarne
aussi nettement que ses prédécesseurs considérés
comme les plus « intégristes », de Pie X à Pie
XII. Malgré des apparences trompeuses ou par lesquelles des moyens
d’information complaisants se sont laissé duper, une série
de démarches ont valu ces dernières années consécration
d’une politique antisémite romaine dont l’entre-deux-guerres
puis la Deuxième Guerre mondiale avaient donné toute la mesure
. Plusieurs initiatives de Jean-Paul II attestent qu’il ne renie
rien de son auguste prédécesseur et inspirateur Pacelli-Pie
XII - sans parler de Pie XI, qui, malgré les légendes tenaces
n’assura ni la défense ni la protection des juifs, italiens
inclus. Je ne retiendrai que trois éléments de cette continuité dans
la récente action du pape en exercice:
1° le brûlot qu’il a entretenu depuis des années
sur Auschwitz, avec la tentative de « catholiciser » le lieu
le plus symbolique de La destruction des juifs d'Europe : l’affaire,
parsemée de provocations diverses, de la création d’un
carmel à la plantation de croix avec la bénédiction
des évêques - donc du pape -, montre à quel point la
Pologne catholique institutionnelle continue à servir une stratégie
orientale du Vatican décrite plus loin à propos du
cas yougoslave;
2° la « repentance » pontificale alléguée
intitulée « Réflexion sur la Shoah » du 16 mars
1998, qui met au compte du « nazisme païen » les abominations
du régime hitlérien dont le Saint-Siège reconnut solennellement
le caractère catholique en lui octroyant entre autres le « concordat
du Reich » de juillet 1933. L’immense cadeau fut apprécié à sa
juste valeur par Mussolini, qui déclara le 4 juillet à l’ambassadeur
d’Allemagne que Pie XI offrait ainsi à celle-ci « dans
la position isolée où [elle] se trouvait actuellement (...)
une immense victoire morale » qui permettrait enfin au fascisme de « se
rallier l'opinion catholique à travers le monde ». Hitler
jugea de même, estimant sobrement, dans son communiqué à la
presse du 9 juillet, que cet accord lui donnait « la garantie suffisante
que les citoyens allemands de la foi catholique et romaine se mettr[aie]nt
désormais sans réserve au service du nouvel État national-socialiste » .
3° le dossier Stein, qui relève de la logique des pontificats
de l’ère des persécutions, dont nous bornerons l’examen
aux traits fixés dès l’installation au pouvoir des
nazis. Le sort vatican des juifs fut en effet scellé alors, qu’ils
demeurassent juifs ou qu’il s'agît de juifs qui avaient souhaité ne
plus l’être en se convertissant. Le Saint-Siège n’avait
rien trouvé à redire à la persécution nazie
officialisée par le boycott des magasins juifs du 1er avril 1933
et les violences des SA et SS. Il fit davantage, puisque, selon François
Charles-Roux, ambassadeur de France au Vatican de 1932 à 1940, le
secrétaire d’État Pacelli veilla en personne aux « ménagements » romains
envers Berlin: « les persécutions contre les juifs » ayant
provoqué « l'indignation du monde » et avec lui celle
de Mgr Verdier, archevêque de Paris, celui-ci adressa une lettre
de solidarité au grand rabbin de France. « La publication
[en] fut annoncée [en avril?] : elle ne fut pas publiée » .
Reste la question du sort des « catholiques non aryens », lot
auquel appartenait Édith Stein. Le Vatican ne parla que d’eux,
mais fort peu et fort bas. Ce souci exclusif exprimé du bout des
lèvres visait à figurer pour l'avenir dans le lot des notes
communicables. L’atteste un épisode du feuilleton très
long, mais vide de contenu réel, des pseudo-« négociations » et « notes
de Pacelli » sur le concordat du Reich de 1933, exemples-types des
courriers-paravents sans aucun lien avec la pratique réelle dont
la correspondance officielle du Saint-Siège regorge. On y perçoit
que le sort des « catholiques non aryens » rejoignit au plus
tôt celui des autres « non-aryens ». Le 12 septembre
1933, Pacelli remit à Klee, chargé d'affaires d’Allemagne
au Vatican, un « mémorandum en trois points », dont
le troisième faisait allusion aux « catholiques d’origine
juive », simple élément d’une rubrique intitulée « le
renvoi des fonctionnaires catholiques et les catholiques d'origine juive ».
Klee lui répliqua sèchement que le point 3 n'avait « rien à voir
avec le concordat », « objection qu'il reconnut justifiée »,
puis ajouta que ce problème était « non pas religieux
mais de race »: l’argument suscita la penaude réponse
de Pacelli que ce texte « était remis à la demande
du pape, qui n'était guidé que par des points de vue religieux
et humains ». Poursuivant sa tactique « à la prussienne » ,
Klee « insista » sur l'engagement que le Vatican avait pris « depuis
le début » des négociations-éclair sur le concordat
de ne « pas se mêler des affaires politiques intérieures
de l’Allemagne », sur la nécessité de rayer la
partie juive du point 3 et de « baisser le ton sur le reste »:
Pacelli « décid[a alors] de ne pas remettre le mémorandum ».
Il adressa à Klee, le soir même, une note conforme à ses
exigences et antidatée du 9 septembre (date antérieure d’un
jour à la ratification du concordat du Reich, pour laisser croire
qu’on continuait à « négocier » sur ce
texte en réalité bouclé): elle comptait dix-huit lignes
de pleurnicheries et requêtes sur « les fonctionnaires catholiques » dont
les déclarations de mars du chancelier « et plus encore (...)
la conclusion du Concordat » avaient « rendu possible la coopération
pratique au sein du nouvel État »; 5 lignes et demi « pour
ajouter un mot pour les catholiques allemands d'origine juive » récente
ou lointaine, « et qui pour des raisons connues du gouvernement allemand
souffrent également de difficultés économiques et
sociales » .
Il reste donc de la canonisation d’une juive qui croyait ne plus
l’être à déduire soit que les seuls juifs intéressants
sont ceux qui ont cessé de l’être soit qu’un bon
juif est un juif mort. Conclusion excessive? On ne risque en tout cas pas
cette appréciation quand on aborde l’autre événement
de ces dernières semaines, le premier par la chronologie, par son
retentissement et par ses liens avec des tensions qui nous ramènent à l’avant
14 et à l’avant 39. Car la béatification de Stepinac
consacre la continuité de la politique yougoslave c'est à dire
anti-serbe de la Curie, en pleins déchirements balkaniques aux conséquences
dramatiques sur le sort, non seulement de la Yougoslavie, mais de l’ensemble
de l’Europe - France incluse.
J’ai naguère pour Golias étudié un aspect majeur
de la politique à l’Est du Vatican, celui de la Pologne. Que
la Pologne fût catholique ne la protégea jamais, en dépit
de ses illusions à cet égard, des conséquences dramatiques
d’une stratégie austro-vaticane puis germano-vaticane fondée
sur l’espoir de domination de l’ensemble de l’Est européen
. La politique de la Curie varia peu - jamais sur le fond -, que l’Est
européen fût demeuré catholique, comme la Pologne officiellement
appréciée mais en réalité détestée,
ou qu’il eût échappé à l’influence
germano-catholique et fût officiellement voué aux gémonies
comme « schismatique ». Pendant des siècles, c’est
aux côtés de l’empire apostolique et romain des Habsbourg
que le Vatican mena le combat: l’influence autrichienne progressa
en Europe, et notamment contre l’empire ottoman, en symbiose avec
le catholicisme romain (latin ou uniate). Entre la fin du 19è siècle
et celle de la Première Guerre mondiale, le puissant Reich tendit à supplanter
pour la même mission l’empire des Habsbourg voué d’abord à l’agonie,
puis à la mort. En 1919, dans les cénacles catholiques chapeautés
par le grand pourvoyeur allemand des fonds vaticans de guerre (au nom de
Berlin même), Erzberger, le chef du parti catholique (le Zentrum),
le Vatican accepta définitivement de seconder le Reich dans l’ensemble
de l’Europe: non seulement en lui apportant sa précieuse aide
catholique pour la récupération de l’Altreich (celui
des frontières de 1918) c'est à dire de tous les « territoires
allemands provisoirement occupés par les Alliés »,
Alsace-Lorraine et Pologne incluse; mais aussi pour l’ensemble des « buts
de guerre », allant de la saisie de l’héritage de la
totalité du vieil empire austro-hongrois mort, à commencer
par l’Anschluss, à la pénétration dans
la profonde Russie, si riche de ressources .
II. STEPINAC, LE SYMBOLE D’UNE ANTIQUE POLITIQUE ANTI-SERBE
LA POLITIQUE VATICANE JUSQU'AUX ANNÉES TRENTE
De cette politique à l’Est, la dimension anti-serbe - les
Serbes apparaissant comme les principaux ennemis de l’expansion autrichienne
- s’imposa avec une continuité totale, sans négliger
un seul pontificat, à commencer par celui de Léon XIII, ouvert
l’année même de la naissance définitive de la
Serbie au congrès de Berlin de 1878. Le « serbisme » haï fut
combattu à l’aide de l’élément croate:
leur longue catholicisation par les Habsbourg et un analphabétisme
général maintenu par l’Église au sein de ces « masses
incultes » avaient fait oublier à ces « Slaves catholiques » qu’« un
Croate n’est qu’un Serbe catholicisé, rien de plus ». À la
veille de la Grande Guerre, cet ensemble compact dans l’empire austro-hongrois
- en 1909, 18,9 millions contre 1,9 million de « Slaves orthodoxes »,
Bosnie-Herzégovine comprise - demeurait, dans sa masse, féal
aux Habsbourg . Vienne s’appuya ouvertement dans sa mission anti-serbe
sur la Curie et sur ses prélats, en tête desquels figurait
Stadler, évêque croate de Sarajevo depuis les années
1890, chef de fait des jésuites voués à la catholicisation
des masses, et décrit en ces termes par le consul de France à Sarajevo: « il
est devenu en peu de temps un des gros capitalistes de Bosnie-Herzégovine
comme il en est aussi un des politiciens les plus actifs. Ses seules préoccupations
semblent être de thésauriser et d'autrichianiser » . « Très
allemand d'origine et de sentiments », d’une extrême
violence , cette brute était un spécialiste de la conversion
forcée, dont les épisodes répétés étaient
rapportés avec indignation par les diplomates français: les
musulmans, population de même souche que tous les Slaves de cet ensemble
balkanique, mais constituée des héritiers des propriétaires
fonciers qui avaient emprunté à l’ère de la
conquête ottomane la religion du vainqueur, et que Vienne s’efforçait
de séduire contre les Serbes, se plaignaient à cet égard
du prélat presque autant que les Serbes orthodoxes . La ligne Stadler,
fixée par Vienne et le Vatican, incarnait la ligne d’expansion
du germanisme et du catholicisme contre le slavisme et l’orthodoxie
adoptée dans la perspective du règlement de comptes imminent.
Le régime impérial, après avoir transformé en
arsenal, croatisé et catholicisé en masse, de gré ou
de force, la Bosnie-Herzégovine qu’elle dirigeait de fait
depuis le congrès de Berlin de 1878, l’annexa enfin en octobre
1908. L’empire réalisait ainsi « ce but [qui] est depuis
30 ans la pensée directrice de [s]a diplomatie [,...] l'annexion
de la Serbie », et qui « fera naître forcément,
un jour ou l'autre, un conflit armé ». De Fontenay, attaché d’ambassade à Budapest
de 1906 à 1914 (après un poste à Belgrade), comprit
que derrière « la haine du Serbe (...) chauffée à blanc » par
l’empire rival en décomposition et son obsessionnel « projet
de réunion », avec « l’appui du Saint-Siège
[,...] de la Bosnie-Herzégovine, de la Dalmatie et de la Croatie
afin de former un royaume autonome sous la dépendance des Habsbourg» avançait
le Reich: « l’Autriche-Hongrie en suivant pareille politique
travaille donc, avant tout, pour l’Allemagne, dont l’unité s’étendra
et se fortifiera, dont l’influence progressera vers les bords de
la Méditerranée tant convoitée ». La poussée
autrichienne vers le Sud s’inscrivait dans « le redoutable “Drang
nach Osten” (poussée vers l’Est) » qui remettrait à Berlin, à la
mort de l’État des Habsbourg, l’héritage balkanique
convoité .
Nous avons montré ailleurs à quel point Vienne se réjouit
avant l’hallali - le 29 juillet 1914 - de l’humeur « belliqueuse » de
Pie X et de son secrétaire d’État Merry del Val, excités
par la liquidation imminente de ce « mal qui ronge et pénètre
la monarchie jusqu’à la moelle et qui finira par la désagréger » .
La haine de la Serbie n’était pas moins recuite chez son successeur
(depuis août 1914) Benoît XV, qui, de la guerre à ses
lendemains, conduisit contre la Serbie des assauts contre lesquels la seule
parade (provisoire) fut la victoire française. Au lendemain de la
défaite des deux empires chéris, le mort et le bien vivant,
la croisade fut menée avec la Serbie renforcée et devenue « État
serbo-croato-slovène » les mêmes armes cléricales,
et au bénéfice de deux alliés: l’un, l’italien,
ne rêvant que de tailler en pièces la Dalmatie yougoslave,
l’autre, moins connu, qui avait repris l’héritage du
mort, le Reich. Les Serbes se heurtèrent si directement aux Italiens
soutenus en permanence par la Curie qu’ils sous-estimèrent
longtemps l’ennemi plus discret, l’allemand, dont on ne perçut
concrètement la poussée qu’à partir des années
trente. La première phase de la lutte acharnée contre la
Yougoslavie fut menée au bénéfice apparent de l’Italie,
servie par le solide tandem du Vatican et de l’épiscopat demeuré autrichien
en territoire « yougoslave », devenu italien dans toutes les
zones arrachées au royaume.
En Yougoslavie même, il ne s'agissait point d’« autonomie » croate
ou slovène, mais de sécession, préparée en
la compagnie militaire des Italiens, des Hongrois et des Allemands dès
le début des années vingt. L’Église catholique
assuma avec efficacité pour sa part, dans les régions catholiques
héritées par l’alliée serbe de la France, le
harcèlement visant la destruction intérieure du nouvel État.
Tâche, il est vrai, facilitée par la politique de la dynastie
régnante, qui ne régla aucun des problèmes économiques
et sociaux des masses paysannes: de celles-ci l’élément
catholique demeura donc aisément le jouet, comme naguère,
de prélats qui en assuraient le contrôle de la naissance à la
mort, en passant par l’école et presque tous les moments de
la vie. Pendant plusieurs années la guérilla cléricale
fut dirigée par l’ancien « protégé » puis
successeur - depuis 1920 - de Stadler, Johannes Saric: ce chef politique
des ultras anti-serbes avait été avant 1914 et pendant la
guerre comme son maître « l’instrument en Bosnie [de...]
la Cour de Vienne [qui] dressait les catholiques et les musulmans contre
les orthodoxes » en vue d'aggraver « la désunion » propice à ses
intérêts. « Député au Sabor de Bosnie
avant la guerre », il avait mené, pendant, une violente action
anti-serbe, et à son terme troqua brutalement le loyalisme autrichien
contre « l'influence du Quirinal ». Aussitôt nommé,
il s'autoproclama chef des Croates et des Slovènes contre les Serbes,
et pratiqua dès les années vingt la provocation permanente,
en un style éclairé par « son journal Istina » au « ton
extrêmement violent » .
La politique italienne de conquête ou de grignotage de territoires
dalmates yougoslaves - symbolisée notamment par le cas de Rieka-Fiume
puis par les cessions du traité de Rapallo de novembre 1920 - fut
servie dès lors autant par les prélats particulièrement
brutaux contre tous les Slaves que par la police (de l’État
fasciste depuis octobre 1922, après avoir été fasciste
de fait en ces lieux avant cette date): le « Vénitien » Mgr
Santin, originaire de Rovigno, sur la côte sud de l'Istrie, nommé en
décembre 1922 dans le diocèse de Rieka (devenu Fiume), et
Mgr Radossi (Radoslavic italianisé) dans celui de Pola et Porec
(devenu Porenzo) « se distinguèrent dès leur arrivée
par leur acharnement contre les Slaves, interdisant l’usage du croate
dans les sermons, au catéchisme, dans les prières et même
au confessionnal, supprimant l’enseignement des langues slaves au
petit séminaire, faisant punir les élèves s’entretenant
dans leur langue maternelle, envoyant le plus possible d’entre eux
se former en Italie et, semble-t-il, dénonçant même à la
police des religieux, des prêtres et des fidèles qui s'opposaient à la
dénationalisation des Slaves » . Cette politique de force
suscita des haines aussi fortes du côté slovène et
croate que du côté serbe, ce qui risquait de souder contre
les intérêts conjugués de la Curie et de l’État
italien l’ensemble des populations yougoslaves. Jugeant ce « nationalisme » du
bas clergé mortel pour les intérêts italiens, le Saint-Siège
se débarrassa dès l'été 1920 des « curés
croato-slovènes les plus militants, pour les remplacer par des religieux
choisis dans un ordre international » : celui des franciscains en
particulier, qui s’était partagé avec les jésuites
la catholicisation des zones croates ou croatisées avant 1914. Cet
ordre pivot d’une Église « fanatique » d’Inquisition,
naguère au service, comme les jésuites rivaux, de l’expansion
anti-serbe autrichienne, allait ainsi régner presque sans partage
sur les régions catholiques, la Slovénie, la Croatie (dalmate
ou non) et la Bosnie, y compris chez les curés de paroisse: au début
des années 40, les franciscains représentaient en Croatie
un tiers des prêtres eux-mêmes, et « les quatre cinquièmes
des religieux du pays ». Cette tutelle aurait, compte tenu des « traditions
spécialement violentes de leur résistance séculaire
contre les Turcs et les orthodoxes, surtout en Bosnie » , des conséquences
mortelles à partir d’avril 1941 pour les Serbes et les
juifs de Yougoslavie.
STEPINAC, L’INCARNATION D’UNE POLITIQUE
ALLEMANDE
Comme en tout point européen, au début des années
trente, Berlin obtint de la Curie un soutien plus résolu, qui lui
imposa d’opter parfois clairement entre les intérêts
italiens et allemands. Ce soutien fut affiché par l’article
29 du fameux concordat du Reich, dont von Papen dit à Hitler les
2 et 14 juillet 1933 qu’il lui semblait un des plus importants de
ce pacte: il « garantissait la protection des minorités allemandes » en
reconnaissant leur droit à l’usage de la langue allemande
dans le culte et autres activités, et améliorait encore cette « concession » par « le
protocole additionnel final » qui garantissait le respect de ce droit
dans les futurs concordats que le Vatican signerait avec les autres États étrangers: « c’est
la première fois », s’enflamma-t-il, « que le
Saint-Siège a affirmé son soutien (...) sous cette forme » .
Bien qu’il y eût peu de « minorités allemandes » en
Yougoslavie, le Vatican y agit comme dans les Sudètes. Le harcèlement « italien » ne
disparut pas à l’ère hitlérienne, mais en Yougoslavie,
le Reich fut plus qu’avant maître du jeu dès les
premiers mois de 1933.
La Curie n’avait jamais négligé, dans la Yougoslavie
maintenue, la carte germanique, représentée notamment par
des prélats autrichiens ou allemands, parmi lesquels l’archevêque
de Zagreb, l’Allemand Bauer. Il était, comme Saric, l’animateur
de la guérilla conduite contre la dynastie, bien que le roi Alexandre
crût sottement que sa dictature (depuis 1929) caractérisée
par un solide antibolchevisme lui assurerait le soutien d’un épiscopat
soucieux de stabilité politique et de conservation sociale. Les
diplomates français avaient accordé en 1933 - année
ouvrant la voie à un cortège d’avanies pour les « États
successeurs » - grande importance à ce chef des pèlerinages
croates: le 24 mai, Bauer dirigea un pèlerinage de 500 Croates et
cinq évêques qui donna à Pie XI l’occasion de
bafouer la Yougoslavie et d’honorer ses « bons fils de la Croatie », « notre
chère Croatie » qui comptait parmi « les régions
les plus éprouvées et qui souffrent le plus » : un
des scandales de 1933 qui en compta une série et où le vieil
archevêque allemand joua un rôle éminent. Mais l’attention
du Quai d'Orsay fut vite attirée par un personnage devenu son adjoint
depuis 1931, un certain Stepinac, tard venu à l’état
ecclésiastique. Et qui ne vint pas au monde politique, comme semblent
le croire tous les journalistes et publicistes français qui se sont
récemment exprimés, en avril 1941 .
Ce Croate, fils d'un gros propriétaire foncier né en 1898 à Krasic
près de Zagreb, fut, au contraire de ce que suggérait son
autobiographie avantageuse et lacunaire largement diffusée à l’époque
de sa nomination de coadjuteur de 1934, lié au séparatisme
croate dès son arrivée, précoce, à la vie politique.
Prisonnier de guerre austro-hongrois sur le front italien, il se fit passer
pour un Croate rallié au « comité yougoslave (...)
pour se faire engager dans le camp des officiers serbes » en Italie
puis sur le front de Salonique, moyen de fournir des renseignements sur
l’ennemi. Sa biographie officielle, qui présenta cette affaire
en termes très « yougoslaves », est quasi muette sur
ses activités entre la fin de la guerre et 1924 (retour à Krasic
pour gérer une des importantes propriétés de son père, à Kamenarevo, études
agronomiques inachevées ou au grand séminaire de Zagreb).
Mais la diplomatie française savait que ce dirigeant des Jeunesses
catholiques participa au Congrès international de Brno en 1922,
où il « porta le grand drapeau croate à la tête
d'[une] délégation croate » de 1 500 personnes. En
1924, ce protégé des jésuites entra pour sept ans
au Germanicum - institut allemand de Rome qui, avec l’ordre et son
chef, l’austro-« polonais » Ledochowski, servit au premier
plan la réalisation de l’Anschluss de 1918 à 1938,
et plus largement de reconquête « catholique » de l’Est
européen que nous avons mentionnée plus haut . Devenu prêtre
en octobre 1930, puis docteur en théologie à la Grégorienne,
en juillet 1931, Stepinac fut nommé aussitôt après, à son
retour de Rome, maître de cérémonies de Bauer, puis
en mai 1934 son coadjuteur . À peine nommé, cet ennemi de
la Yougoslavie, dont « la forte personnalité tend[ait...] à prendre
le pas sur celle du vieux prélat », orchestra l’agitation
sécessionniste croate avec une vigueur qui frappa tous les observateurs.
Il fut notamment l’un des deux organisateurs d’une émeute,
durement réprimée assurément, des « paysans
catholiques » littéralement jetés contre la police
serbe pour préparer les élections fixées au 5 mai
1935 . Lié au sécessionnisme de Macek et des oustachis d’Ante
Pavelic, il anima, outre la guérilla préélectorale,
l’agitation tous azimuts sur le « concordat » (avorté).
Cette furie quotidienne acheva la désintégration de la Yougoslavie
dans les trois années qui suivirent l’assassinat à Marseille
du roi Alexandre, en octobre 1934, aux côtés de Barthou, ministre
français des Affaires étrangères, par un complice
de Pavelic. Assassinat perpétré avec la complicité de
l’Italie fasciste et de l’Allemagne nazie; liquidation aussi
des tentatives de Barthou d’une « politique de revers » française
contre la poussée du Reich, qui réjouit tous les ennemis
de la Yougoslavie, Curie en tête, représentée sur place
par un nonce sur lequel la correspondance du Quai d'Orsay est féroce,
Pellegrinetti. L’épiscopat ne parvint pas même à faire
semblant de déplorer la mort du roi serbe haï: « le clergé croate »,
Bauer et Stepinac en tête, manifesta « un certain défaut
de chaleur dans l'expression des sentiments », selon l’euphémisme
de Charles-Roux .
À
la mort de Bauer le 7 décembre 1937, le secrétaire d’État
Pacelli, futur Pie XII, promut une fois de plus cet agent des Allemands,
le préférant à l’autre « ennemi acharné des
Serbes », l’oustachi Saric. Ayant cru enfin arrivée
son heure quand on avait parlé au début de 1934 d’un
successeur pour le vieux Bauer, l’instrument « anti-serbe (...)
de Rome [sous] l'influence du Quirinal aussi bien que (...) du Vatican » était
jugé trop « italien » bien qu’il eût rendu
au Germanicum, notamment à l’automne 1932, les visites d’un
prélat germanophile . C’est donc le germanisé Stepinac
qui fut choisi et qui, aussitôt nommé président de
la conférence épiscopale, dirigea officiellement la sécession
de la « gens croatica » (« nation croate »). Pacelli
devenu Pie XII depuis mars 1939 lui apporta sa caution officielle en bénissant,
sans prononcer le mot de Yougoslavie, un pèlerinage mené par
Stepinac le 14 novembre: il y célébra « notre peuple
croate » et dit « tout ce que [devait] faire ce peuple » auquel étaient « ouvertes
les voies lui assurant la liberté de sa voie nationale »,
sous la houlette de Macek, qualifié de « dux populi Croatici » (chef
du peuple croate). La Yougoslavie agonisait de l’intérieur,
comme l’attesta le silence de la presse serbe, muselée par
les dirigeants d’un État déliquescent et gagné à la
capitulation . Comme l’avait montré aussi l’octroi à la
Croatie d’une « autonomie » qui fit de Stepinac le « Gouverneur
de Zagreb »: il passait à ce poste en janvier 1939 pour le
symbole d’une « influence hitlérienne » qui avait
triomphé en Croatie dès l’installation du gouvernement
hitlérien (la littérature croate aussi antisémite
qu’anti-serbe provenait en large masse de Berlin, comme l’évidence
s’en imposa dès les premiers mois de 1933) . Au tournant de
1939, Stepinac exulta devant Gueyraud, consul de France à Zagreb,
sur l’imminence de la destruction de la Yougoslavie: il se déclara
partisan de « la constitution d'un État croate autonome ou
indépendant », mais dit « accepter, en cas de nécessité,
une autre formule d'association avec la Hongrie ou l'Italie. “Tout,
a-t-il dit, plutôt que de vivre avec les Serbes!” » .
Il omit alors (devant un Français) le morceau essentiel - allemand
- de cette « association » qui lui apporta l’invasion
de l’Axe et la fondation de « l’État indépendant
de Croatie » de Pavelic en avril 1941.
La thèse, très en vogue sous nos cieux, des douceurs de ce
membre du Parlement oustachi pour les martyrs juifs, serbes, tsiganes,
slovènes, croates dissidents et de ses condamnations de l’État
croate repose sur: 1° les travaux hagiographiques de Stella Alexander,
qui ne dispose que d’une source originale, Katolicki List, journal
de l'archevêché: toutes les citations qu’elle en fournit
ne révèlent que des signes d’adhésion au régime:
tous les documents de défense qu’elle présente sont
de seconde main ; 2° des hagiographies romaines et « révélations » de
Guerre froide de l’Osservatore Romano qui suscitèrent en janvier
1951 l’ironie de l’ambassadeur de France Wladimir d’Ormesson à l’ère
où Stepinac était érigé en martyr des bourreaux
communistes de Tito: « on peut s'étonner » que le quotidien
du Vatican « n’ait pas donné plus tôt une large
publicité » à ces informations sur la thèse
d’un Stepinac résistant de la première heure à Pavelic
.
Les sources originales décrivent à l’inverse ce que
l’écrivain catholique italien Falconi appelait en 1965, fonds
de l’État croate à l’appui, « hideux mélange
de boucheries et de fêtes» . Les franciscains, dont Stepinac était
le chef sur place, y participèrent à la masse, à la
hache et au poignard avec un allant inédit en notre siècle:
destruction des bâtiments des cultes « ennemis », tortures,
assassinats en masse de Serbes, juifs et tsiganes, dans les villages (dont
celui de Glina en mai 1941: 2 000 morts dans la nuit, hommes, femmes et
enfants, pillés ensuite) et les camps de concentration (tel l’abominable
camp de Jasenovac, ouvert dès mai 1941), lutte contre la résistance,
etc. L’Américain Biddle, ministre auprès du gouvernement
yougoslave en exil, évalua en septembre 1942 les seuls « atroces
massacres de Serbes », poursuivis alors « avec frénésie », à « 600
000 hommes, femmes et enfants » . Les archives oustachies furent à l’époque
de la déroute, regroupées, symbole d’une exceptionnelle
fusion de l'Église et de l'État, dans le palais de Stepinac.
Le régime yougoslave nouveau n’y découvrit en 1945 « aucun
document protestant contre les crimes commis en Croatie par les Oustachis
et les Allemands »; mais quantité de photos de l’archevêque,
faisant à travers la contrée le salut oustachi (bras levé)
auprès des hauts fonctionnaires; et des textes, telle sa circulaire
du 28 avril 1941 aux évêques glorifiant « l’État
croate ressuscité » et « le chef de l’État
croate », et ordonnant un « Te Deum solennel dans toutes les églises
paroissiales ». Comme Saric et bien d’autres en Yougoslavie,
Stepinac pilla aussi biens juifs (fait clérical retrouvé dans
l’ensemble de l’Europe orientale catholique, Slovaquie en tête)
- et serbes, avec l’aval écrit (en latin) du Saint-Siège,
via son légat Marcone les 9 décembre 1941 et 23 décembre
1943 (et fut convaincu par ses héritiers d’avoir détourné les
biens de Bauer, de « plusieurs dizaines de millions de dinars »).
Stepinac fut aussi l’exécutant du décret « oustachi » du
3 mai 1941 de « conversion forcée » des orthodoxes,
intelligentsia exclue car considérée comme irrécupérable:
ce retour à « l'Inquisition espagnole » donnait aux
Serbes non massacrés d'emblée le « choix » (qu’Henri
Tincq déclarait « musclé » dans son article du
Monde du 1er octobre 1998) entre adhésion immédiate au catholicisme
et mort. Ce texte non étatique mais vatican fut contresigné,
en tant que secrétaire de la Congrégation de l’Orientale,
par le cardinal français Tisserant. « Contre son gré »,
insista Belgrade tout en le révélant en 1952, au cours d’une
année particulièrement riche en provocations vaticanes, dans
un Livre Blanc sur les relations Vatican-« État indépendant
de Croatie » puisé au « journal » de l’archevêque
et aux archives oustachies. Tisserant, juge impitoyable en privé du
régime de Pavelic (comme le précise le Livre blanc), confirma
l’information à l’attaché français à Rome
de Margerie .
Les monastères-arsenaux des franciscains, dont certains furent arrêtés
armes à la main en 1945, s’étaient depuis la certitude
de la défaite mués en receleurs de trésors et de criminels
de guerre en instance de départ pour l’Ouest. Dans leur couvent
du Kaptol, à Zagreb, on trouva au début 1946 le trésor
oustachi, contenant bijoux, or, dents en or scellées à des
mâchoires, bagues sur des doigts coupés, etc., arrachés
aux orthodoxes et juifs assassinés; un PV d'emballage rédigé pour
chaque caisse attestait la présence de fonctionnaires à chaque
opération. La masse de la correspondance est telle sur les horreurs
accumulées par « l'occupant et (...) les Oustachis [, avec
lesquels] beaucoup de (...) chefs [musulmans] ont collaboré » que
je renvoie le lecteur, pour les sources, à mon ouvrage sur le Vatican.
L’Église catholique yougoslave s’était « compromise à tel
point qu'il serait possible de dresser contre elle un réquisitoire
en n'invoquant que des témoignages religieux », résuma
en août 1947 Guy Radenac, consul de France à Zagreb, qui en
entendait encore de nouveaux, racontés par des clercs français
en poste pendant l’occupation allemande .
Resté à Zagreb, Stepinac organisa la fuite des bourreaux,
clercs (tel Saric) ou non (tel Pavelic), sur mandat du Vatican, avec les
fonds alloués par les États-Unis à un recyclage jugé nécessaire à leurs
intérêts dans la zone adriatique et ne relevant pas, comme
on le croit volontiers, de la seule lutte idéologique dite de « Guerre
froide ». Zagreb fut un pivot des Rat Lines décrits par le
renseignement américain: 30 000 criminels croates s’échappèrent
par la filière du père Draganovic, secrétaire de Saric
et familier de guerre de Maglione (secrétaire d’État
mort en 1944), Montini (futur Paul VI) et Pie XII. Ils étaient regroupés
par l’archevêché de Zagreb, les couvents et autres institutions
croates (dont la Croix-Rouge) de « croisés » sous la
tutelle de Stepinac; ils gagnaient ensuite l’Autriche, accueillis
par le haut-clergé autrichien et la « mission pontificale » de
Salzbourg; puis rejoignaient Rome, étape souvent avant le départ
depuis Gênes, aidés par la Curie, l'archevêque de Gênes, « la
police italienne » et des chefs de la Démocratie chrétienne
(tel de Gasperi). Selon Radenac, « les milieux oustachis de Zagreb » diffusaient
encore en 1947 les adresses connues des couvents accueillant les fugitifs,
pris en charge par des bourses de l’association catholique « Pax
romana »; lui-même en connaissait « de source directe » maint
cas. En Yougoslavie même, l’association catholique Caritas
subventionnait les secours aux familles d'émigrés et d'oustachis
terroristes restés fort actifs sur place .
Ce qui précède rend étonnante l’indulgence infinie
de Tito pour le prélat, dont il ne voulait pas faire un martyr.
Car Stepinac conduisit contre le régime - ou plutôt, comme
naguère, contre l’existence même de la Yougoslavie ressurgie
de l’incendie - une guérilla sans répit. Elle est bien
reflétée par la lettre pastorale issue de la conférence épiscopale
de Zagreb, le 20 septembre 1945, qui exigeait pour l'Eglise une totale
liberté en tout domaine, école incluse, pestait contre la
laïcité infâme et stigmatisait l'expropriation et l'exécution
de 243 prêtres convaincus de collaboration. Elle fut menée
non plus en compagnie des Allemands mais des Américains - notamment
du « régent de la nonciature » Hurley, arrivé en
février 1946 à Belgrade, et porte-parole de ce qu’on
appelait aux États-Unis mêmes pendant la Guerre froide « le
lobby Stepinac de Spellman ». Elle atteignit une telle intensité que
Tito ne cessa de demander au Vatican son départ pour n’avoir
pas à sévir. Il ne put obtenir d’Hurley, qui participait
en personne à la mise en ébullition des masses catholiques,
l’éloignement de « cet évêque encombrant »,
qui couvrait « les attentats ou coups de force » surgis « ici
et là » et « des manifestations [à...] allure
politico-religieuse » . Ce veto motiva sa décision du fameux
procès pour collaboration, ouvert le 10 août 1946, contre
16 accusés dont 9 franciscains, auxquels fut à la mi-septembre
joint Stepinac. Ses subordonnés profitèrent de l’occasion
pour conter tout ou presque de ses oeuvres depuis l’avant-guerre.
La presse occidentale, américaine en tête - la France ne fut
pas la dernière - , ne cessa dès lors de s’indigner
du « martyre » de cet « innocent », condamné le
11 octobre à 16 ans de travaux forcés. La sentence fut comprise
partout, Vatican inclus, comme visant à ménager un compromis
(chacun ayant attendu la mort); elle ne fut d'ailleurs « jamais appliquée » jusqu'à la
libération de Stepinac début décembre 1951 - « geste
(...) dicté sous la pression de l'opinion américaine » .
J’ai expliqué ailleurs avec plus de précision pourquoi
le problème était insoluble, la Curie menant après
1945 la même guerre contre la Yougoslavie, désormais « communiste »,
qu’elle avait conduite du temps de la dynastie serbe des Karageorgevic,
et avec les mêmes prélats catholiques qui, à travers
le territoire yougoslave, contestaient ouvertement le tracé de ses
frontières. Les diplomates français fulminèrent parfois,
en pleine guerre froide, de les voir agiter le pays avec la même
arrogance que vingt ans auparavant, tels Mgrs Santin et Radossi: « On
est étonné de la responsabilité prise par le Vatican
en laissant des agents italiens à la tête du diocèse
d'Istrie et on est non moins surpris de voir l'armée yougoslave
les supportant patiemment au lieu de les chasser à coups de botte
comme les carabiniers leurs prédécesseurs », commenta
Radenac, consul à Zagreb en octobre 1947 . Les archives que j’ai
consultées mettent, comme dans la première décennie
du premier après-guerre, l’accent sur la dimension italienne
de cette politique de harcèlement de l’État yougoslave.
Belgrade ne pratiqua à aucun moment de politique de persécution
contre l’Église catholique, et, comme le régime précédent,
fit parfois preuve d’un sens du compromis aiguisé (depuis
la rupture avec Staline de 1948) par les nécessités de son
alliance avec les États-Unis et ses besoins de crédits américains.
Malgré des apparences pesantes, le problème ne relevait pas
de la Guerre froide, pas plus que le caractère ultra-réactionnaire
du régime serbe des années trente n’avait arrêté la
main des sicaires. Trieste, acquise à l’Italie (origine de
débordements d’enthousiasme de Pie XII) le 8 octobre 1953
et le souci d’élargir les frontières italiennes expliquaient
comme naguère la frénésie de la politique romaine
anti-yougoslave. Elle culmina au tournant de 1952 par la promotion de Stepinac à la
pourpre cardinalice, injure insigne à la « Serbie, où le
souvenir du comportement des Croates a laissé de profondes et durables
blessures » . L’ambassadeur de France à Belgrade Philippe
Baudet, comme tous ses collègues confrontés à la question,
avait admis en juillet 1951 que le veto du Vatican contre le compromis
sans trêve sollicité par Belgrade - la demande de libération
de Stepinac en échange d’un exil romain - donnait « un
fond de vérité » à l’argumentaire yougoslave
d’une coalition Stepinac-Pie XII-la Curie « dans la main des
Germano-Italiens » et de Pavelic: Stepinac « leur est plus
utile en prison », sa libération « affaiblirait le bloc
chauviniste italien anti-yougoslave, puisqu’elle le priverait d’une
de ses sources de propagande » . Libéré, on l’a
dit, dès 1951, Stepinac fut laissé sur place pour transformer
son village de Krasic en « lieu de pèlerinage » et entretenir à loisir
la flamme .
La fin des années cinquante commença cependant à laisser
percevoir la deuxième phase, comme après l’autre guerre,
d’une politique vaticane dont Stepinac, aussi coopératif fût-il,
n’avait été qu’un pion en Yougoslavie: celle
du service au Reich. La nomination, dès 1955, d’Allemands
comme délégués apostoliques sous le prétexte « que
la majorité des membres du clergé et des fidèles catholiques
yougoslaves parlent allemand » rappela l’entre-deux-guerres.
La suite des événements confirme que cette alliance allemande
l’emporta de façon décisive dans les décennies
suivantes: elle aboutit à l’éclatement de la Yougoslavie
dès le début des années 1990, salué officiellement
par le tandem germano-vatican, soutien et avocat de la sécession
croate. « L’élévation à la dignité de
Cardinal de Mgr Stepinac » qui choquait l’ambassadeur Baudet
en décembre 1952 préparait les grandes festivités
sur l’acquisition de Trieste à l’Italie - cadeau américain
qui ulcéra également ce diplomate sans que Paris trouvât
le courage politique de le proclamer . Au terme des deux décennies
qui ont achevé d’ériger en allié privilégié de
l’Allemagne un pape « polonais » au sens où l’entendait
Pie XII, artisan initial de son ascension cracovienne, que prépare
la canonisation d’un des plus grands criminels de guerre cléricaux
de la Deuxième Guerre mondiale? La question soulève une interrogation
plus générale. Si on la compare aux sources originales, l’« information » dont
dispose aujourd'hui la population française est le fruit d’une
véritable entreprise d’intoxication, centrée en octobre
1998 sur le « martyr » Stepinac. La mise en cause du droit
réel à l’information s’est accompagnée
d’une effarante désinformation sur les problèmes balkaniques,
chape de plomb dont on aimerait connaître les raisons profondes.
Jusqu’à quand sera-t-il de fait interdit d’éclairer à titre
autrement que confidentiel les liens entre les misères balkaniques
du temps et la puissance grandissante de l’Allemagne réunifiée
?
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