| Il convient de signaler l’importance
considérable du dernier ouvrage de Geoffrey Roberts, dont les
travaux, qui ont d'abord porté sur la période précédant
la « Grande Guerre patriotique » , tranchent depuis près
de vingt ans avec l’effroyable portrait de Staline dressé par
l’historiographie française en l’ère Courtois-Furet-Nicolas
Werth du Livre Noir du communisme et popularisé par la grande
presse .
L’historien britannique décrit les trois phases de la période
1939-1953 sur la base des archives soviétiques, qu’il croise
systématiquement avec les témoignages politiques et militaires
a posteriori. Je n’ai guère, sur la première partie
(1939-22 juin 1941), qu’une réserve notable à émettre.
L’auteur, dans sa mise au point sur les années antérieures à la
signature du pacte germano-soviétique, a suivi la tendance à laquelle
avait cédé Jonathan Haslam avant lui, consistant à ne
pas étudier les circonstances réelles de la répression
conduite contre le haut état-major de l’Armée rouge à partir
de mai-juin 1937 . Il soutient la thèse des « motivations
siégeant au royaume de l’idéologie », optant
d'ailleurs pour l’hypothèse de l’entière sincérité d’un
Staline convaincu de la validité de la théorie du renforcement
des luttes de classes en Union Soviétique. Il eût mieux valu
vérifier par l’examen de sources strictement contemporaines
de l’événement que cette affaire apparaissait alors
claire, et qu’elle avait donc été progressivement enfouie
dans les mensonges a posteriori (permettant telle réhabilitation
hâtive) ou les ténèbres archivistiques de l’ère
post-stalinienne.
Car Staline, en frappant impitoyablement la tête du secteur occidental
de l’Armée rouge, ne fit que répliquer en 1937 à une
enquête sérieuse de ses services de renseignements (d'ailleurs
secondés par certains services étrangers, français
notamment). Il ne se contenta pas, comme le croit Roberts, de se fier à une « vision
apocalyptique du combat de classe entre communistes et capitalistes ».
La haute trahison de Toukhatchevski et du noyau du haut état-major
soviétique qui l’accompagna dans la tentative d’échange,
discutée à Londres via le général Putna, attaché militaire
soviétique, entre cession de l’Ukraine au Reich et renversement
du pouvoir soviétique par la Wehrmacht visé par les conjurés,
fut avérée : la correspondance occidentale, militaire et
diplomatique, étirée sur plusieurs mois, revêt une
diversité excluant toute erreur ou confusion. La négociation,
conduite par Toukhatchevski et les siens avec quelques pairs de l’état-major
de la Wehrmacht, eut bien lieu, à Londres surtout, via le général
Putna, attaché militaire soviétique, sur la base suivante
: renversement allemand du pouvoir soviétique requis par les conjurés
intérieurs contre cession de l’Ukraine au Reich – sans
parler de la satisfaction de ce dernier (et de nombre d’Occidentaux
au silence complice et ravi, Anglais en tête) de se débarrasser
enfin des Soviets.
Ces archives infirment formellement la thèse d’une Terreur
irraisonnée dictée par des présomptions idéologiques
de nature intérieure (ou extérieure) sincères mais
infondées . L’affaire Toukhatchevski nous place au cœur
de la problématique d’Arno Mayer d’une violence révolutionnaire
défensive, intrinsèquement liée à la violence
matériellement avérée de la contre-révolution
; elle nous éloigne de la thèse, aujourd'hui hégémonique
en France, selon laquelle les révolutionnaires, depuis les débuts
(français) de l’ère maudite des révolutions,
auraient, en vue de justifier leur « système de pensée
extrêmement violent », instrumentalisé l’ennemi
contre-révolutionnaire sur une base largement, sinon exclusivement,
fantasmagorique .
Sur la période stricte annoncée par le titre de l’ouvrage,
Roberts a travaillé de façon approfondie. Il rappelle ce
qui a nourri ses ouvrages antérieurs, les conditions qui avaient
imposé la signature du pacte germano-soviétique. Lequel ne
fut jamais une alliance mais une sage précaution, imposée
par le comportement des deux alliés vainement recherchés
depuis 1933 – Paris et Londres , et prévue par eux depuis
la même date au cas où cette alliance de revers ne serait
pas conclue . Il étudie pas à pas l’évolution
des rapports germano-soviétiques entre le 23 août 1939 et
le 22 juin 1941, et notamment le lien entre les « gages » territoriaux
saisis par l’URSS et l’avancée du Blitzkrieg allemand
entre les triomphes en Pologne (entrée de l’Armée rouge
en Galicie orientale) et à l’Ouest (en Bessarabie et Pays
Baltes, après la débâcle française). Entre autres
mesures défensives de protection du territoire en vue de la guerre
germano-soviétique imminente, il inclut la « guerre d’hiver » contre
la Finlande (décembre 1939-mars 1940), épisode qui occupe
dans l’historiographie française actuelle à peu près
le même rôle de propagande-repoussoir antisoviétique
qu’à l'époque même de l’événement
: l’atmosphère en a été récemment décrite,
pour le cas français et anglais, par un excellent collègue
et ami de Geoffrey Roberts, Michael Jabara Carley . L’épisode
sembla devoir aboutir à la Sainte Alliance « occidentale » unissant
toutes les puissances « démocratiques » et l’Axe
Rome-Berlin contre les Soviets, vieil objectif dont les tentatives de réalisation
avaient occupé tout l’entre-deux-guerres. L’aspect militaire
en est ici minutieusement décrit, avec ses difficultés initiales
terribles (militaires et politiques), la victoire amorcée au début
de 1940, et les leçons que ce rude conflit administra pour la suite,
préparée et attendue par Staline et les siens : l’attaque
prochaine de l’Allemagne.
Sur la Grande Guerre patriotique, il n’existe actuellement rien
de comparable en langue française à cette synthèse
exceptionnelle d’une histoire militaire anglophone considérablement
renouvelée depuis une dizaine d’années. Histoire
dont, il faut le déplorer, aucun fragment, qu’on eût
par exemple pu puiser à l’œuvre foisonnante de l’ancien
militaire américain, devenu historien militaire, David M. Glantz
référence très fréquente de Roberts , n’a
filtré en France. L’auteur procède à une réfutation
argumentée de la représentation a posteriori serinée
depuis les années soixante du Staline 1° abruti d’illusions
sur son compère Hitler, naïf surpris par l’assaut allemand
puis 2° accablé, terré dans son bunker moscovite, tenté par
l’abandon et incapable de la moindre initiative pendant plusieurs
semaines. La liquidation de ces légendes inoxydables lui offre
l’occasion, renouvelée ensuite maintes fois, de montrer
les carences de l’« histoire officielle » post-stalinienne.
Cette dernière trouva en effet un fondement essentiel dans les
témoignages mensongers et intéressés de certains
des compagnons et/ou successeurs de Staline. Or, les témoins concernés,
soit étaient dépourvus du courage politique nécessaire
pour affronter les graves problèmes de l’après-mars
1953 (par opposition au fidèle, assurément, mais surtout
honnête Molotov), soit avaient beaucoup à se faire pardonner – tel
Khrouchtchev, qui préféra la stigmatisation (non contrôlable)
des manquements allégués de Staline à la dure mission
d’informer les Soviétiques sur son propre comportement militaire
défectueux de l’été 1941 en Ukraine.
Le grand journaliste britannique Alexander Werth avait dès 1964
souligné les périls d’une réécriture
de l’histoire soviétique systématiquement antistalinienne,
et confronté des réalités politiques ou événements
que, ayant passé les années de guerre en URSS, il connaissait
personnellement, à des manipulations « khrouchtchéviennes » .
Roberts a, sur la base, désormais, des archives et d’une
confrontation permanente entre ces sources originales et les « témoignages » postérieurs à mars
1953, établi et réfuté des interprétations
et descriptifs que leur seul caractère antistalinien avait depuis
lors suffi à avérer.
Montrant la profonde popularité du régime et notamment
le retentissement énorme du courage du chef du pays sur le moral
et la combativité de sa population, il analyse avec une extrême
précision la conduite de la guerre et les leçons tirées
par Staline et les dirigeants militaires des erreurs et des carences
des débuts. On est ici à mille lieues de l’historiographie
dominante française, qui ne recule devant rien quand il s'agit
d’accabler le communisme et les Soviets. Ainsi va-t-elle actuellement
jusqu'à banaliser le caractère atroce de la guerre menée
par le Reich en URSS, imputant au surplus à cette dernière
la responsabilité, en dernière analyse, de l’immensité de
ses pertes. Jean-Jacques Becker, spécialiste de la guerre de 1914-1918 – pas
de la suivante, mais c’est sans importance, tomber à bras
raccourcis contre l’URSS conférant en France compétence
automatique sur le sujet , a ainsi récemment tranché en
des termes dont le ridicule le dispute à l’odieux : « mis à part
qu’elle s’est déployée sur des espaces bien
plus vastes, mis à part le coût extravagant des méthodes
de combat surannées de l’armée soviétique,
sur un plan strictement militaire, la seconde guerre a été plutôt
moins violente que la première » .
Le spécialiste de l’URSS Roberts préfère étudier
par le menu les origines historiques des « méthodes de combat » soviétiques,
tel le passage de l’« offensive » tradition contemporaine
de la fondation de l’Armée rouge pendant la guerre civile
et étrangère de 1918-1920, enracinée par les succès
bolcheviques d’alors , à la « défensive » rendue
impérative par la supériorité matérielle
initiale de l’ennemi. Il n’inscrit pas l’extrême
rigueur des mesures prises à l’été 1941 contre
tout recul devant l’ennemi au passif de Staline et des siens. Il
démontre que l’ampleur et la férocité de l’assaut
allemand ôtèrent aux dirigeants soviétiques la liberté d’esquiver
cette répression impitoyable contre « les lâches et
les espions » – répression d'ailleurs brève
et relativement limitée vu son efficacité, et surtout beaucoup
plus sévère contre les officiers supérieurs que
contre les soldats. Faute d’un tel « choix », l’URSS
aurait connu la défaite quasi immédiate.
Même si le lecteur n'est pas d’ordinaire (c’est mon
cas) transporté par ce qu’on appelle l’histoire militaire,
il ne peut être que passionné par le descriptif de toutes
les étapes d’une guerre de « Titans » conduite,
du côté soviétique, dans la solitude. Car l’URSS
dut vaincre l’assaillant en l’absence du « second front » vainement
réclamé pendant si longtemps, grâce, donc, à ses
seules forces économiques, politiques et militaires. Outre que
les morts de la guerre menée contre la Wehrmacht furent quasi
exclusivement soviétiques, la contribution économique américaine à cet
effort, le Prêt-Bail, sans être nulle, fut extrêmement
modeste. La quasi totalité n’en fut en outre acquise qu’après
l’extraordinaire victoire de Stalingrad, c'est à dire quand
Washington eut acquis la certitude définitive que l’Armée
rouge triompherait des envahisseurs. Cet ouvrage apporte la démonstration
catégorique, certes naguère universellement admise, mais
oubliée chez nous depuis des lustres, que la victoire militaire
contre la Wehrmacht fut, et fut seulement, une victoire soviétique.
Roberts expose également avec sérieux et méthode
tous les aspects de la question polonaise, dont je ne retiendrai ici
que deux, qui ont joué un rôle essentiel dans la diabolisation
des Soviets depuis 1943-1944 : d'une part, le dossier de Katyn et, d'autre
part, celui de la chronologie de la libération (tardive) de Varsovie
par l’Armée rouge.
Il présente la décision du 5 mars 1940 d’exécuter
les officiers supérieurs polonais (prisonniers de guerre depuis
le 17 septembre 1939 dont Moscou avait vainement recherché l’adaptation
au « nouvel ordre soviétique » en Galicie orientale)
non comme une preuve de la barbarie stalinienne, mais comme une précaution à motivation
militaire. Représentant 5% des effectifs polonais qui avaient été neutralisés
après septembre 1939 puis largement libérés par
l’Armée rouge entre cette date et novembre 1941 (400 000
prisonniers ou relégués polonais), 20 000 officiers et
dirigeants politiques (soit un effectif supérieur à celui
ordinairement présenté, pour les seules exécutions
de Katyn) furent classés en russophobes incurables, prêts à tout
contre les Soviets. Ils faisaient courir à l’URSS alors
confrontée à la dure « guerre d’hiver » contre
la Finlande un péril militaire jugé insupportable : elle
redoutait l’extension en guerre générale de ce conflit
dans lequel le Reich soutenu par la ligue unanime, de l’Axe aux « démocraties »,
des ennemis de l’État russe d’après novembre
1917 avait précipité son alliée finlandaise; elle
voyait consécutivement dans ces russophobes acharnés des
alliés potentiels notables pour les troupes allemandes qui bientôt
franchiraient ses frontières occidentales.
Roberts ne le précise pas, mais la férocité des
maux que la germanophilie et la russophobie du régime des colonels
polonais, auxiliaires zélés du Reich depuis 1933-1934,
avaient récemment contribué à infliger aux États
slaves voisins – Tchécoslovaquie en tête – donnait
très solide fondement aux soupçons et craintes soviétiques.
L’URSS de Staline n’eut, il est vrai, pas le courage politique
d’assumer cette décision, exécutée, rappelle
Roberts, « non seulement à Katyn mais dans nombre d’autres
endroits de la Russie, de la Biélorussie et de l’Ukraine ».
On ne peut, pour des raisons tant scientifiques que politiques, que le
regretter, comme l’a récemment fait Thomas Kenny dans sa
recension de l’ouvrage de Roberts : « hélas, comme
un ami sage me l’a écrit : “quel dommage que les Soviétiques
n’aient pas eu le courage d’ouvrir leurs archives plus tôt”.
Le débat serait clos de nos jours » . D'autant plus que
le silence ou les dénégations visaient un dossier dont, à partir
de 1943, se saisirent tous les ennemis de la Russie d’après
novembre 1917 : le Reich, les Polonais de Londres, puis les « alliés » occidentaux,
sans oublier le Vatican, auquel sa haine recuite contre la Pologne n’ôtait
jamais la moindre capacité de nuire à la Russie, firent
du dossier dit de « Katyn » un brûlot permanent, qui
n’a de nos jours rien perdu de sa vigueur.
Que « le débat [soit] clos de nos jours » par l’éventuelle
présentation au public des archives du dossier est cependant douteux,
comme le prouve a contrario la question des conditions réelles
de la prise tardive de Varsovie par l’Armée rouge. Car elles
furent pour leur part connues pratiquement depuis l’été 1944,
c'est à dire dès la survenue des faits. Roberts montre
avec précision que l’Armée rouge ne put entrer dans
Varsovie pour des raisons strictement militaires à l'origine :
la puissance des regroupements alors opérés dans Varsovie
et sa région par la Wehrmacht, chassée du territoire soviétique,
excluait formellement, comme l’avait naguère montré Alexander
Werth, la libération immédiate ou rapide de la capitale
polonaise. Le gouvernement polonais de Londres, qui n’en ignorait
rien, comme les alliés occidentaux, avait d’autres préoccupations.
Sa virulence antirusse n’avait pas faibli d’un pouce depuis
la débâcle immédiate infligée par la Wehrmacht à dater
du 1er septembre 1939. Il lança donc à la résistance
anticommuniste un ordre d’insurrection qu’il savait prématuré,
provoquant l’indignation des Soviétiques placés devant
le fait accompli de ces « aventuriers » politiques : il s'agissait
uniquement pour ceux-ci d’éviter que l’Armée
rouge ne jouât dans la libération de Varsovie un rôle
décisif et qu’elle n’assurât à l’URSS
l’influence décisive sur l'avenir politique de la Pologne
qui en résulterait immanquablement.
Les alliés occidentaux ne venaient pour leur part d’ouvrir
le « second front », à l’Ouest du continent
européen, que parce que l’Armée rouge était
sortie des frontières (de 1939-1940) du territoire soviétique,
et s’apprêtait à repousser la Wehrmacht au-delà,
c'est à dire à l’Ouest desdites frontières,
dans le « cordon sanitaire » de l’entre-deux-guerres.
Ils firent désormais, d'abord clandestinement ou discrètement,
puis de plus en plus fort, de la question polonaise un abcès de
fixation qu’ils ne cesseraient plus d’entretenir, en tant
que de besoin. Cela les conduisit à flatter outrageusement les
héritiers des « colonels » et des hobereaux qui s’étaient
révélés depuis l’entre-deux-guerres aussi
criminels pour leurs voisins que pour leur propre peuple, et à la
fin de la guerre aussi irresponsables qu’avant et pendant .
Roberts cède parfois aux attraits de la thèse en vogue
de « la cour politique » de Staline, « tsar rouge »,
thèse qu’il a empruntée à autrui et qui, on
s’en doute, a trouvé quasi immédiate traduction française
. Mais, de fait, il déboulonne surtout l’image du « tyran » décisionnaire
unique : il montre au fil des chapitres un fonctionnement collégial
de l’exécutif civil et militaire soviétique et la
forte tendance de Staline à déléguer pouvoirs et
attributions à ceux qui avaient démontré un dévouement
sans bornes à la « patrie en danger » critère
prioritaire de son jugement sur les individus de son entourage. Il balaie
la thèse de la volonté d’expansion soviétique
au profit de la démonstration sur les impératifs, objectifs
et subjectifs, de la sécurité soviétique dans la
perspective de l’après-guerre – ce qui, hors des manuels
d’histoire français, est largement admis et l’était
naguère par tous les historiens sérieux.
Je serai plus longue sur la troisième partie, l’après-mai
1945 ou la Guerre froide, dernière des « guerres de Staline »,
qui n’occupe que trois chapitres sur douze mais qui prête
davantage à débat. Notamment parce qu’elle ne répond
pas assez nettement à la question de savoir à quel titre
la Guerre froide fut une « guerre de Staline » : y eut-il
manipulation de l’appréhension par le peuple soviétique
de la guerre dans laquelle le « dictateur » aurait recherché des
atouts intérieurs – cœur de la thèse de « l’instrumentalisation » stalinienne
chère à l’historiographie dominante française
? Erreur d’appréciation de Staline sur la véritable
stratégie d’après-guerre de ceux avec lesquels il
avait depuis juin 1941 conclu la « Grande alliance »? Ou
inversement, craintes anglo-américaines, si infondées soient-elles,
de plans expansionnistes soviétiques? Guerre strictement imposée
par le grand vainqueur (non militaire) de la Deuxième Guerre mondiale,
celle-ci à peine finie, et subie par le grand vainqueur militaire
quasi anéanti? Sur cette mise au point, que j’estime préalable à toute étude
de la politique soviétique entre 1945 et 1953, les études « révisionnistes » anglo-saxonnes
(adjectif, je le rappelle, synonyme de « radicales ») consacrées à la
politique américaine vont plus loin que le présent ouvrage.
Elles affirment catégoriquement, archives occidentales à l'appui,
au contraire de ce que Roberts suggère, que :
1° Washington et Londres n’interprétèrent pas
mal la politique soviétique et ne crurent aucunement à une
volonté d’expansion là où il n'y avait que
recherche de sécurité. Ils comprirent simplement à quel
degré de faiblesse l’URSS épuisée par la guerre était
parvenue et quel boulevard cette situation leur ouvrait – ou plus
exactement ouvrait aux Américains, les Anglais jouant surtout
les utilités idéologiques au service de leurs prêteurs
et tuteurs. La réalité des rapports américano-soviétiques
ou américano-anglo-soviétiques se situe fort loin de la
thèse psychologisante de la « défiance » mutuelle
ou de l’erreur d’appréciation.
2° Washington ne s’opposait pas aux réparations parce
qu’elles auraient mis en danger « la restauration de l’économie
européenne après la guerre » qui n’aurait pu
se concevoir sans « reconstruction économique » préalable
et prioritaire « de l’Allemagne ». Cet argument fut
en effet officiellement seriné, mais il servit de simple masque
aux objectifs américains réels, qui demeuraient antagoniques
avec l’octroi de réparations aux vainqueurs militaires en
1945 pour les mêmes raisons qu’en 1919. Les motifs du veto étaient
encore renforcés en 1945 par le fait que le principal vainqueur
avait soustrait ses 22,4 millions de km2 à la propriété privée
et à la libre circulation des capitaux ce qui n’était
pas le cas des deux rivaux (et gros débiteurs) français
et anglais de 1919. Un apport matériel conséquent de « réparations » aurait
bénéficié à des nations rivales (en premier
lieu à la France en 1919, en premier lieu à l’URSS
en 1945 – sans parler de l’Angleterre et des autres) : il
aurait amélioré leur position concurrentielle dans le commerce
international et, plus largement, dans l’économie mondiale.
Il aurait grandement nui au rendement maximal des capitaux que les Américains
projetaient d’exporter comme naguère et dans les meilleurs
délais dans le Reich, pays européen au capitalisme le plus
puissant et le plus concentré. Ceci sans préjudice des
projets d’exportation de ces mêmes capitaux dans tout le
reste du Vieux Continent, alors même que, pour en interdire ou
en menacer l’accès, la sphère d'influence soviétique
venait désormais s’ajouter au territoire de l’Union
lui-même agrandi par rapport à l’avant 17 septembre
1939.
3° Moscou n’exagéra pas davantage après 1945
qu’avant les menaces directes que l’impérialisme,
désormais placé sous la houlette des États-Unis,
faisait peser sur le système socialiste. Dimension militaire incluse
: Washington prépara dès la guerre elle-même, comme
l’ont montré les travaux de Michael Sherry , l’assaut
sérieux et définitif non contre l’Allemagne mais
contre l’URSS – enjeu décisif pour une économie
américaine dont la guerre était au XXème siècle
devenu un mode de gestion permanent de la surproduction chronique . Voilà un
domaine qui démontre de façon particulièrement nette
la faiblesse de la thèse d’une « défiance » mutuelle
croissant au fil des étapes chronologiques de la Guerre froide
.
Sur le problème des relations générales Est-Ouest
(ou plutôt Washington-Londres-Moscou) dans l’immédiat
après-guerre, Roberts, qui pour la première fois aborde
dans un ouvrage cette période, cède donc plus que pour
les années antérieures à l’idéologie
dominante. Il se situe en retrait par rapport aux « révisionnistes » américains
les plus radicaux en accordant crédit aux motivations officielles
que les États-Unis donnèrent à leur politique d'emblée
et systématiquement antisoviétique. Même trotskistes
(donc peu suspects de sympathie pour Staline, sinon résolument
hostiles), les « révisionnistes », comme Gabriel Kolko
, ont démontré, depuis plusieurs décennies, qu’aucune
ligne tactique ou stratégique de Staline n’aurait pu épargner à l’URSS
la vindicte américaine. Rien n’aurait en effet dissuadé l’impérialisme
américain, considérablement enrichi et renforcé par
une guerre mondiale dont plus de la moitié des victimes étaient
soviétiques, de renoncer à exploiter l’appauvrissement
de l’URSS ravagée par cette guerre d’attrition pour
parvenir à transformer la modeste « sphère d'influence » soviétique
en « sphère d'influence » américaine – sans
préjudice de la suite et fin visée, la frappe au cœur
même des 22,4 millions de km2 soustraits à la libre circulation
des capitaux américains.
À
la fin des années 1990, Carolyn Eisenberg a démontré,
après bien d’autres spécialistes – tel le pionnier
de l’analyse des motivations réelles (économiques
et strictement américaines) du veto de Washington contre les réparations,
Bruce Kuklick , dont elle se réclame , que sur la question allemande,
l’URSS fut depuis le 8 mai 1945 en situation perdante. Son influence
fut sur le sort de l’Allemagne, et en particulier du cœur
industriel de son économie de guerre, la Ruhr, annulée
par la mise à bas de ses armes. Depuis ce jour, les États-Unis
furent placés en posture de vainqueur à tous coups . La
récente synthèse sur Truman d’Arnold Offner , faisant
suite à une foule d’autres, décrit un rouleau compresseur
américain : dès la fin du conflit, les États-Unis
pratiquèrent moins le containment (endiguement) de l’URSS,
mot d'ordre des gouvernants démocrates devenu officiel à partir
de 1946-1947, que le roll back (refoulement – autrement dit la
reconquête de la sphère d'influence soviétique),
qui servirait en 1952 de programme électoral officiel à l’équipe
présidentielle républicaine d’Eisenhower et John
Foster Dulles. J’arrête la liste mais on délaisse
ici, sur les réparations et sur le reste, l’approche psychologisante
qui obère en partie l’analyse finale de Roberts.
Sur les périls mortels que fit précocement courir à la
survie de l’URSS la vieille association – héritée
de 1918 entre le vainqueur économique américain de la guerre
et le vaincu allemand du front de l'Est (en 1918, de l’Ouest),
la description de l’avenir par Armand Bérard, en février
1952, sonne comme une prédiction de Cassandre. Le diplomate français
révèle ainsi ce que les décideurs de « Occident » pensaient
réellement, en pleine Guerre froide, du rapport de forces au sein
de ce trio. Le propos, sincère (et inquiet, non des intentions
soviétiques, mais des effets de la puissance germano-américaine),
s’inscrit en faux contre les contes à dormir debout que
ces décideurs bien informés diffusaient, France incluse,
avec un entrain débridé depuis le discours au Congrès
de Truman et la conférence de Moscou (mars-avril 1947) à leur « opinion
publique » .
«
La contre-offensive antisoviétique que commencent à déclencher
les Américains […] éveille chez les Allemands l'espoir
que la défaite de 1945 n'a été qu'un épisode
dans un plus long conflit, qu’aucun traité ne le sanctionnera
et que le règlement européen prendra pour base non pas
la situation de 1945, mais celle qui résultera de cette contre-offensive.
Dès maintenant leurs diplomates […] et leurs experts militaires
manœuvrent pour qu'au moment de ce règlement l'Allemagne
se trouve dans la position la plus favorable et tire le maximum d'avantages
d'une paix où, pour la première fois, depuis 40 ans, elle
prendra place aux côtés des vainqueurs. Ils pensent que
des mérites qu'elle se sera acquis dépendra, dans une large
mesure, la solution de la question autrichienne et celle des problèmes
territoriaux en Europe Centrale et Orientale. Avec l'absence de mesure
qui souvent la caractérise, l'Allemagne se précipitera
avec ardeur dans la voie indiquée par l'Amérique, si elle
acquiert la conviction que la plus grande force est de ce coté et
se montrera même plus américaine que les États-Unis ».
La réorganisation territoriale commencerait par la « revendication
allemande », désormais tapageuse, du « rétablissement
de l'Allemagne dans ses frontières de 1937. […] Adoptant
les thèses américaines, les collaborateurs du Chancelier
[Adenauer] considèrent en général que le jour où l'Amérique
sera en mesure de mettre en ligne une force supérieure, l'URSS
se prêtera à un règlement dans lequel elle abandonnera
les territoires d'Europe Centrale et Orientale qu'elle domine actuellement. » Cet
avertissement, prophétique à la lumière des bouleversements
du statu quo de 1945 intervenus au tournant des années 1980, atteste,
comme le reste de la correspondance diplomatique occidentale, que les
craintes de Staline sur les conséquences à moyen terme
de la puissance conjuguée des États-Unis et du Reich déployée
contre la « forteresse assiégée » soviétique
relevaient de l’appréciation réaliste, non de la
fantasmagorie.
Roberts n’en décrit pas moins un Staline très « dédiabolisé »,
presque trop aimable avec ceux qui bafouèrent quotidiennement
l’URSS victorieuse mais impuissante et violèrent les accords
conclus avec elle en 1944-45, encore en temps de guerre. Il lui prête
un optimisme quasi naïf, dans les premiers mois de l’après-guerre,
sur la capacité du « camp démocratique » à arracher à l’impérialisme
quelques avancées notables, tant dans la sphère d'influence
soviétique que dans l’américaine. L’interprétation
est peut-être erronée (tout le reste de l’ouvrage
tend à exclure la naïveté de Staline), mais elle a
le mérite de contraster avec la dénonciation des noirs
desseins dont nous abreuve en France la fureur fureto-courtoisienne qui
n’épargne désormais aucune génération
: arme de choix, les manuels scolaires y sont depuis une bonne vingtaine
d’années périodiquement remaniés dans un sens
de plus en plus violemment antisoviétique . Roberts décrit
un Staline respectant scrupuleusement les compromis de 1944 sur la définition
des sphères d'influence tandis que, à son grand dam, les
enrichis de la guerre ne cessaient de lui disputer la « zone de
sécurité » enfin acquise au prix de tant de souffrances
et de sacrifices soviétiques.
Une audace indigna particulièrement le leader soviétique
dans le deux poids, deux mesures « occidental », le traitement
des cas respectifs de la Grèce et de la Pologne : Staline invoqua
aussi régulièrement que vainement le contraste entre le
désintéressement soviétique, qu’il avait promis à Moscou à Churchill
en octobre 1944, dans le dossier grec (la Grèce étant incluse
en « zone britannique »), et la contestation permanente par
les Anglo-Américains du droit que les Soviétiques estimaient
avoir entre juin 1941 et mai 1945 gagné, pour un certain temps, à ne
plus vivre avec à leur frontière occidentale des dirigeants
polonais assez hostiles pour ouvrir avec zèle la route de la Russie à tout
envahisseur, y compris au prix de la liquidation territoriale de leur
propre pays. Le lecteur trouvera dans les réalités d’aujourd'hui
de l’Europe orientale utile réflexion sur l’espoir,
longuement décrit, de Staline (et son échec consacré par
les dernières décennies) de réaliser une solide
union des peuples slaves contre un Reich que, bien avant la fin de la
guerre, il savait promis à une reconstitution-éclair par
la politique des États-Unis. En lisant les paragraphes consacrés à l’épouvantable
sort du peuple grec qui, après avoir si vaillamment résisté à l’occupant
allemand, fut livré à la répression féroce
des Anglais puis des Américains – successivement affairés à remettre
en selle les complices grecs des occupants allemands , on est tenté de
regretter que le respect soviétique du compromis ait été si
rigoureux. Mais le reste des chapitres sur l’ère de Guerre
froide montre que l’URSS n’avait guère le choix, le
rapport de forces général établi en mai 1945 excluant
d'emblée que l’Armée rouge pût porter secours
aux Grecs assaillis.
Sur la scission de 1949 avec Tito, Roberts insiste sur la condamnation
de l’hérétique yougoslave indocile – par opposition
au fidèle entre tous, le Bulgare Dimitrov – devant le veto
de Staline contre une fédération balkanique que ce dernier
jugeait de nature à intensifier les « efforts [occidentaux]
de consolidation d’un bloc antisoviétique ». Les archives
occidentales apportent là encore un autre éclairage, non
idéologique, établissant la responsabilité du leader
yougoslave dans la rupture et ses motivations financières : la
quête éperdue de crédits américains par Tito
eut pour contrepartie une tutelle précoce (bien avant « la
chute du Mur ») exercée sur la ligne intérieure et
extérieure de son pays par les États-Unis et de l’Allemagne
occidentale. Ces deux puissances tutélaires furent quotidiennement
secondées par le Vatican, dont la haine antiserbe n’avait
jamais faibli depuis la naissance de la Serbie et qui ne cessa pas un
jour de servir contre elle avant, pendant (et après) l’ère
de l’unité territoriale yougoslave les intérêts
de ses ennemis (empire austro-hongrois, puis Reich, puis association
entre États-Unis et héritier ouest-allemand du Reich, association
qui maintint cependant le second dans le statut de favori).
Ce fut Tito qui neutralisa son propre combat, indéniable, contre
le Vatican, en laissant de fait à la « clique Spellman-Stepinac » la
liberté, pour cause de prêts en dollars, d’agir contre
la Yougoslavie dans ses frontières et au-dehors au service de
l’alliance germano-américano-oustachie. « Il y a,
dans la question catholique yougoslave, assez de force explosive pour
désagréger un jour l'empire slave que Tito a recueilli
de la succession des Karageorges », et le PC yougoslave « sent
parfaitement ce danger », avait en juin 1947 rapporté G.
Heuman, consul de France à Ljubljana . La rupture officielle pour « indépendance » à l'égard
de Staline entretint la réputation d’un Tito souverain en
masquant la dépendance financière envers les États-Unis
dans laquelle ce dernier avait engagé la Yougoslavie. Staline
tenta certes avec autorité ou autoritarisme de combattre cette
orientation. Mais, outre qu’on puisse douter que la douceur ait été en
mesure de lutter contre l’attirance de Tito pour la carotte dollar,
Staline, si cassant qu’il se montrât, ne fut pas l’initiateur
réel de cette première rupture économique et de
politique extérieure précocement intervenue dans la sphère
d'influence soviétique. C’est à Tito que revint la
responsabilité de gérer l’antagonisme entre la dépendance « atlantique » et
le maintien des frontières yougoslaves là où ses
prédécesseurs monarchiques avaient dû gérer
l’antagonisme entre un Reich rendu à la puissance et la
survie de l’État yougoslave. Quoiqu'il en soit, l’explication « idéologique » Staline
aurait visé une tutelle soviétique absolue sur la sphère
d'influence soviétique – pèche autant que celle,
fort courante, qui consiste, à propos de la guerre d'Espagne, à attribuer
l’échec des Républicains à leurs querelles
internes . Roberts se rapproche d'ailleurs de la réalité des
enjeux en liant le conflit soviéto-yougoslave à l’appréciation
par Staline « de la situation internationale toujours plus dangereuse
et complexe créée par la Guerre froide ».
Sur l’histoire intérieure de l’URSS après-guerre
Roberts oscille entre éloignement net de l’image dominante
et rapprochement la hargne en moins, ce qui n'est pas rien. Il a tendance à imputer
les rigueurs politiques de l’après-guerre et « la
campagne contre l’Occident » à des tendances « ultra-patriotiques
et nationalistes » nées de l’excessif orgueil (hubris)
de Staline quant à « la place que la victoire aurait dû accorder à l’URSS
dans le monde d’après-guerre. » Mais il ne renonce
pas à liquider, comme pour la période antérieure,
quelques préceptes de « la guerre de Staline contre son
peuple » cheval de bataille de Nicolas Werth dans son analyse et
son chiffrage de la répression contre les civils et les prisonniers
de guerre soviétiques conduite après examen du cas de tous
les ressortissants soviétiques ayant été en contact,
de quelque type que ce soit, avec l’ennemi allemand.
Le lecteur francophone comparera avec profit la présentation du
dossier par Roberts à celle de Nicolas Werth. Ce dernier a consacré dans
les nombreux manuels d’histoire contemporaine des concours de recrutement
des professeurs d’histoire français (entre 2003 et 2005)
auxquels il a participé beaucoup plus de place et d’indignation à l’examen
biaisé du sort réservé par l’URSS à ses
civils et à ses prisonniers de guerre revenus des camps allemands – traitement
qualifié de « “sale guerre” d’une extraordinaire
violence » qu’à la liquidation par la Wehrmacht d’un
pourcentage situé entre les 2/3 et les 3/4 des prisonniers de
guerre soviétiques tombés (entre 1941 et 1943 surtout)
en mains allemandes : aux deux questions le soviétologue français
a consacré respectivement plus de trois pages et deux lignes.
La répression qui frappa les Soviétiques revenus dans leur
pays après mai 1945 résulta, expose à l’inverse
Roberts, d’enquêtes limitées à un double souci,
qu’il est permis de juger légitime au terme d’une
guerre si coûteuse, plus légitime encore vu les intentions
américaines : débusquer « les traîtres et les
espions » et s’assurer que les prisonniers de guerre ne s’étaient
pas rendus trop facilement aux Allemands, les critères demeurant
beaucoup plus sévères pour les officiers supérieurs
que pour les soldats. Le chiffrage cité exclut à lui seul
la thèse des atrocités soviétiques infligées à des
innocents pour fautes imaginaires qui n’auraient, selon Nicolas
Werth, germé que dans le cerveau malade des chefs des « “détachements
d’extermination” du NKVD » engagés par Staline
dans une persécution aveugle de l’Ukraine occidentale (la
Galicie orientale anciennement polonaise) ou des Pays Baltes martyrs
où « la guerre n’a pas pris fin le 9 mai 1945 » .
Relevons d'ailleurs que c’est dans le même chiffrage que
celui repris par Roberts que Werth a puisé l’interprétation
conforme à son postulat de « la guerre de Staline contre
son peuple » : sur 4 millions de personnes (2,66 de civils, un
peu plus d’1,5 million d’anciens soldats survivants des massacres
allemands), moins de 273 000 furent transférés au NKVD « pour
crime ou délit ». Ces sanctions, graduées donc selon
les fautes, ne châtiaient pas des griefs forgés pour les
besoins de la cause par les bolcheviques, mais des actes bien établis,
commis pendant, voire après l’occupation allemande : 1° la
collaboration avec l’occupant : « un million de citoyens
soviétiques avaient servi les forces armées de l’Axe
pendant la guerre, dont la moitié en fonction militaire, le reste
comme auxiliaires civils »; 2° la participation, dès
la libération des territoires concernés par l’Armée
rouge, à l’inexpiable guérilla menée par les éléments
antisoviétiques dans les marches occidentales, payée de
plusieurs nouvelles dizaines de milliers de morts soviétiques
(question évoquée plus loin).
Sur ce point aussi, le travail de Roberts tranche sur la complaisance
inouïe de l’historiographie française à l'égard
de la collaboration polono-ukrainienne et balte aux pires atrocités,
notamment antisémites, de la guerre d’extermination menée
par l’Allemagne contre l’URSS (Slaves et juifs mêlés).
Par antisoviétisme, la soviétologie française en
est arrivée à nier la contribution active d’une fraction
des ressortissants soviétiques à « la destruction
des juifs d’Europe ». Elle a désormais définitivement
opté pour l’équation : Balte ou Ukrainien criminel
de guerre – catégorie jugée précieuse par
les États-Unis en Guerre froide contre l’URSS et systématiquement
recyclée à divers usages égale héros victime
de l’abominable Staline. Se prêtant à une manipulation
scientifique, elle assume en outre, surtout à l’heure où le
fascisme relève la tête et exalte en Europe orientale les
bourreaux vernaculaires de 1941-1945, une lourde responsabilité politique
et civique.
Moins solidement documentés sont les trois dossiers de « l’affaire
de Leningrad », du « comité juif antifasciste » et
du « complot des médecins ». Roberts fournit des éléments
documentés contestant le grief d’antisémitisme stalinien
universel sous nos climats et, chiffres à l'appui, il réduit
considérablement, par rapport à nos usages, l’ampleur
de la répression politique conduite sur fond de Guerre froide
exacerbée. Mais il n’examine pas sur la base des archives
originales l’éventuelle pertinence des accusations portées
contre les accusés divers, « sionistes » ou pas, tentés
après-guerre par un appui politique sur et par les États-Unis.
Or, les archives occidentales (je puis en témoigner personnellement)
et soviétiques et les travaux qui en sont issus mettent sérieusement
en cause la thèse selon laquelle la répression conduite à partir
de 1948 aurait été le fruit essentiel ou exclusif soit
de la « croyance [de Staline] dans les conspirations criminelles » soit
de sa « paranoïa politique ». Roberts a d'ailleurs tenu
compte de ces apports contradictoires avec la thèse des bases « idéologiques » de
la répression en livrant le bilan chiffré de la guérilla,
soutenue par l’étranger, dans les marches occidentales de
l’URSS : « 35 000 cadres militaires et du parti en Galicie
orientale tués entre 1945 et 1951; 100 000 ressortissants des
Pays Baltes affairés à « empêcher la restauration
du pouvoir communiste » – estimation empruntée à des études
anglo-saxonnes et à des archives soviétiques récemment
publiées (entre 2001 et 2006) .
Il faudra dans l'avenir étudier sérieusement dans quelle
mesure le masque de la protection des juifs soviétiques a, en
URSS même et hors d’URSS, offert aux États-Unis un
levier considérable et permanent contre l’État soviétique.
Et comment ce tapage de plusieurs décennies, sous Staline et au-delà,
a fait oublier aux populations efficacement mobilisées, ici et
là, contre les féroces dirigeants de l’URSS que 1° ces
juifs n’étaient pas si différents, somme toute, de
ceux contre lesquels Washington avait durci ses lois des quotas anti-immigration
dans les années trente des persécutions fascistes en Europe
non soviétique; 2° Washington violait aussi ses lois de quotas
d’après-guerre pour faire entrer librement en territoire
américain, en tant qu’auxiliaires du « roll back »,
les criminels de guerre de l’Europe orientale qui avaient, entre
1939 (ou 1941) et 1945, massacré tant de juifs d’Europe
.
On peut donc reprocher à l’étude des années
de Guerre froide des carences qu’a presque toujours évitées
jusqu'alors l’ouvrage et qui proviennent de la non-confrontation
systématique de l’analyse soviétique et de la réalité de
la politique américaine – démarche qui seule permet
de se prononcer sur la question de l’éventuelle « paranoïa » de
Staline ou de conclure à sa lucidité. D'autant plus que,
dans la tactique américaine de guérilla contre l’URSS,
la dénonciation, à propos d’accusations parfaitement
fondées, de la paranoïa soviétique fut érigée
en système.
La tradition en était née du temps des complots anglais,
français, puis allemands contre l’URSS de l’entre-deux-guerres.
De ces opérations répétées, passant par le
financement de tout élément antisoviétique jugé intéressant,
le record fut peut-être détenu dans l’entre-deux-guerres
par le grand nazi britannique Sir Henry Deterding, champion toutes catégories
de l’anticommunisme pétrolier : aucune agitation en terre
caucasienne « Tchétchénie », aujourd'hui si
notoire, incluse , où sa compagnie, la Royal Dutch Shell, avait à la
fâcheuse ère soviétique perdu ses avoirs pétroliers,
ne se produisit jusqu'à sa mort (le 4 février 1939 à Berlin,
où il s’était installé en 1936) sans qu’il
eût loué les services de ses animateurs; il accompagna aussi
les Allemands dans tous leurs plans russes, Ukraine comprise, etc. L’impérialisme
allemand à l’ère nazie avait constitué en
matière de fieffé mensonge ou de religion du démenti
formel de son terrorisme d’État quotidien une sorte de modèle
achevé. La victime tchécoslovaque constitua à cet égard
un cas de figure, au point que l’intoxication allemande antérieure à son
dépeçage trouve encore écho chez certains historiens
: ils croient par exemple que la mobilisation des 20-21 mai 1938 fut
une « provocation inutile [de Prague] contre l’Allemagne » .
Les impérialismes concurrents, ceux des pays « démocratiques » n’eurent
pas grand chose à envier au Reich de l’entre-deux-guerres
en quête d’expansion. Washington fit merveille aussi dans
la tactique consistant à ridiculiser un adversaire qu’il
s’efforçait par tous les moyens d’affaiblir et d’écraser, à lui
imputer les manœuvres et méfaits divers mis en œuvre
contre lui et à gloser sur son effondrement assuré pour
motifs purement internes : l’inépuisable littérature
américaine sur les services secrets en fait foi . Cette ligne
privant l’assailli des soutiens que lui aurait peut-être
valus la notoriété de pareilles pratiques et mettant les
sceptiques et les rieurs du côté de l’agresseur a été si étudiée
que l’ampleur de l’entreprise découragerait presque
de citer des références. On en trouvera écho dans
tous les travaux qui suivent, tels ceux d’Arnold Offner et de Christopher
Simpson, déjà cités, de Walter L. Hixson , d’Eric
Thomas Chester , de Thomas G. Paterson qui a étudié les
méthodes terroristes américaines contre les Soviets avant
de passer à leur application au cas cubain (en tous points semblable)
et de mille autres. Certes, Roberts présente une bibliographie
imposante, mais la référence à ce genre d’ouvrages,
puisés aux sources occidentales, aurait convaincu son lecteur
que les frayeurs obsidionales soviétiques avaient des fondements
objectifs de béton. Ce qui eût entièrement changé la
présentation de cette « guerre de Staline » dont ni
ce dernier ni l’URSS après sa mort ne sortirent victorieux.
L’idée de l’aggravation de la lutte internationale
des classes (et de ses profonds effets internes) tant qu’existaient
hors de l’URSS et de sa sphère d'influence des impérialismes
puissants, nettement plus puissants que « le camp socialiste » des
nations les plus éprouvées par la guerre récente
(et pour la plupart, fort arriérées naguère), n’était
pas une figure de rhétorique. Les analyses du Jdanov de 1947 sur « le
camp impérialiste » n’étaient pas moins fondées
que sa dénonciation, en juin 1939, d’un consensus de l’« Occident » « démocratique » et
fasciste – en vue de la liquidation des Soviets . Staline et les
siens avaient eu matière à alarme bien avant l’émergence
publique du Pacte atlantique (avril 1949) qui visait, non seulement le
contrôle définitif, économique et politique, de l’ensemble
de la sphère d'influence américaine de 1945, via l’installation
définitive de bases aéronavales dans les « stepping
stone countries », mais aussi l’encerclement de l’URSS
et de sa sphère d'influence. Washington avait en effet préparé ledit
encerclement et le recours au « potentiel militaire que représent[ai]ent
en Allemagne de nombreuses générations bien aguerries » contre
les « armées russes » formule de Bonnet en mars 1949
bien avant que réarmement allemand ne prît un caractère
public ou officiel : ses origines américaines remontaient aux
années de guerre mêmes et les étapes de sa réalisation,
sous la houlette des États-Unis, au jour même de la capitulation
sans condition . L’assaut fut programmé bien avant la guerre
de Corée, qui ne « commença [pas] par une invasion
nord-coréenne de la Corée du Sud en juin 1950 » formule
reprise à la vulgate occidentale, que le grand journaliste-historien
I.F. Stone avait démentie précocement ; mais qui, surtout,
permit enfin à Washington de mettre en œuvre la résolution
NSC-68 d’avril 1950 requérant un développement considérable
des dépenses militaires, seul susceptible de résoudre la
crise américaine de surproduction en cours depuis deux ans .
Le descriptif de ce qui ne fut qu’une réplique de l’URSS à l’immixtion
américaine tous azimuts dans ses affaires intérieures et
extérieures, nécessitait des précisions au moins
bibliographiques sur les capacités réelles d’intervention
de Washington dans la sphère d'influence soviétique et
en URSS avant même la fin de la guerre – intervention directe
ou via les auxiliaires, tel le Vatican, partenaire décisif et
irremplaçable dans cette partie de l’Europe au moins autant
que dans la sphère d'influence américaine. Des décennies
de recherche m’ont convaincue qu’il n'y a pas eu plus de
paranoïa soviétique après qu’avant mai 1945,
mars 1946 (le discours de Churchill à Fulton) ou mars 1947 (celui
de Truman au Congrès), et que l’URSS abattue par quatre
ans de destructions est demeurée après la capitulation
allemande une « forteresse assiégée ». C’est
Washington qui menait désormais contre le premier pays ayant décidé l’abolition
de la propriété privée des moyens de production
et d’échange la coalition que Londres (et Paris) avai(en)t
dirigée dans les années 1920, puis à son tour le
Reich dans les années trente et celles de la guerre. Roberts le
suggère d'ailleurs en lui-même en montrant que Staline passa
d’un optimisme raisonné, entre la fin de la guerre et les
mois qui la suivirent, à un pessimisme marqué sur les relations
avec l’Occident dirigé désormais par les Américains
: pourquoi donc son « hubris » aurait-il cédé entre
1944 et l’été 1945 de Potsdam?
Il n'en reste pas moins que, sur le Staline (et l’URSS) des années
1939-1953, je n’ai pas souvenir d’avoir lu de travail universitaire
aussi honnête, sérieux et indifférent au qu’en
dira-t-on (c'est à dire à l’historiographie occidentale
dominante) depuis que j’ai fait de l’histoire des relations
internationales mon métier – et particulièrement
depuis la généralisation à l’ensemble de l’Europe,
au cours des années 1980, de la chape de plomb réactionnaire.
De même que je n’ai sur la décennie antérieure
rien lu de plus honnête et sérieux que les travaux de Michael
Carley qui ont débouché sur l’ouvrage 1939, auquel
j’ai proclamé toute ma dette dans Le choix de la défaite.
Bref, Roberts s’est livré à un bel exercice de courage
intellectuel en résistant à la marée antisoviétique
qui a recouvert le champ de la « soviétologie » internationale
(et submergé la française). Il nous porte à mille
lieues des imprécations non documentées de l’historiographie
qui règne chez nous depuis le milieu des années 1990. Il
aura notablement contribué à donner satisfaction posthume à la
revendication d’histoire honnête d’Alexander Werth
qui à la différence de son fils Nicolas, porté toujours
plus loin au fil des décennies vers la diabolisation de Staline
et vers l’indulgence à l'égard de tout label antisoviétique
aima l’URSS de la « Grande Guerre patriotique » et
estima grandement son leader « aux nerfs d’acier » (formule
empruntée au maréchal Joukov). À lire les 468 pages
consacrées au chef politique et militaire qui avait montré depuis
son accession au pouvoir suprême un dévouement total au
système socialiste et à la « patrie soviétique »,
on a la conviction que le peuple soviétique, en le pleurant en
mars 1953, démontra non son hébétude, mais son intelligence
politique, et lui manifesta une gratitude légitime.
Un éditeur français s’honorerait en décidant
de faire traduire et de publier le livre de Roberts. Peut-être
d'ailleurs le tapage sur le loup-garou commence-t-il à être
jugé pesant par au moins une fraction de la population française
soucieuse d’information, lassitude susceptible de rendre l’opération
rentable.
Annie Lacroix-Riz - 28/07/2007
|