| M. Claude PENNETIER
Chercheur CNRS
Directeur du dictionnaire Maitron
Cher collègue,
Vous trouverez ci-jointe la critique d’un travail dont les bases
scientifiques me paraissent très insuffisantes et les bases politiques
anticommunistes clairement établies – et confirmées
par l’écho que la grande presse réserve à votre
Juin 1940.
Les spécialistes d’histoire sociale, dont j’ai été,
auraient grand intérêt à maîtriser, ou au moins
à pratiquer un peu, les archives de l’autre camp celui qui
mène dans une société capitaliste la lutte des classes
avec un maximum d’efficacité (jusqu'à l’ère
des révolutions), celui des classes dirigeantes proprement dites
à leurs délégués, appareil d’État
compris. C’est une norme qui s’impose pour éviter de
considérer que « ceux d’en bas » et leurs délégués,
surtout, assument la totalité des responsabilités d’une
formation sociale nationale donnée. Quand on analyse une fourmi
politique, est-il intellectuellement honnête de se borner à
poser quelques questions rhétoriques sur les pratiques, jugées
par vous « surprenante[s] dans un pays démocratique »,
de l’éléphant d’en face (surtout quand on cite
tel ouvrage qui répond auxdites questions, ouvrage qu’on
peut naturellement critiquer, mais en citant ses affirmations ou hypothèses,
quitte à les réfuter – je fais allusion à mon
Choix de la défaite, que je vous remercie d’avoir cité
mais qu’il eût convenu de regarder). Est-il sérieux
de décerner un brevet d’honorabilité à Roger
Langeron sans avoir vu les fonds archivistiques relatifs à ce curieux
« républicain » ?, etc.
Vous avez tous les droits scientifiques, si votre dossier est solide et
complet, de briser ce que vous considérez comme des tabous et de
livrer assaut au PCF et à l’URSS de Staline. Vous les perdez
si les bases scientifiques de votre dossier à charge, tant contre
le PCF que contre l’URSS de Staline, sont résolument tronquées.
Or, il est scandaleux de choisir Santamaria en l’absence de Roberts
pour prétendre que « l’histoire a tranché »
contre Staline, le pacte germano-soviétique et les abominations
que les Soviets auraient imposées à leurs section française
de l’Internationale communiste. Il est dérisoire de se borner
aux « témoignages » de militants qui ne tiennent, avec
leurs pauvres moyens, qu’un (tout petit) bout des luttes de classes
nationales et internationales, que dirigent leurs adversaires de classe.
Il est malhonnête de dresser Roger Langeron en résistant,
de négliger les rapports de la Préfecture de police et de
l’occupant allemand qui seuls peuvent exposer à vos lecteurs
la réalité des faits. Quant au passage sur les « libérations
» de militants, j’avoue que, sous votre plume, son vide absolu
m’a sidérée, puisque, dans votre interview du 12 décembre
2006 à L’Humanité, vous laissez croire à ceux
qui ne vous liront point que ce dossier est solide. Et j’arrête
la liste, le texte joint étant assez précis sur mes critiques.
Sur la base d’un dossier scientifique si modeste – en dehors
des données incontestables que constituent la lettre de Tréand
et le faux « appel du 10 juillet » passé par les ciseaux
des années cinquante , était-il professionnellement légitime
de s’engager dans pareille voie ? Vous avez vos convictions politiques,
j’ai les miennes. Nous divergeons à cet égard, mais
nos fidélités respectives ne nous donnent pas le droit de
porter un regard gravement déformant sur notre objet et, me semble-t-il,
l’exercice par les historiens de leurs droits politiques est subordonné
à des conditions particulières, celles du contrôle
rigoureux des sources de leurs affirmations. Vous, qui donnez tant de
leçons politiques a posteriori au parti communiste de 1939-1940
sans respecter systématiquement ces conditions, avez pris une grave
responsabilité politique et civique, dans la désastreuse
conjoncture politique du temps, qui voit, ici et ailleurs, ressurgir «
la bête immonde », en mettant le projecteur sur les seuls
péchés mortels du PCF de naguère qui, même
pendant ces semaines fâcheuses, s’est battu pour la classe
ouvrière et la quasi totalité du peuple français
avec plus de dévouement que votre sympathique héros «
républicain » et franc-maçon Roger Langeron. Deux
historiens qui, dans leur exergue, se réclament des « valeurs
de l’antifascisme », autrement dit, comme on disait naguère,
du camp du progrès, actuellement si mal en point, ont, munis d’un
dossier plein de trous et d’inexactitudes, forcé une fois
de plus la direction du PCF maintenu qui n’a effectivement plus
grand chose à voir avec celle de 1940 à se battre la coulpe.
Quel exploit ! : ladite direction, confrontée aux assauts incessants
des docteurs ès démocratie antisoviétique, n’a
cessé de se répandre, depuis près de dix ans, en
mea culpa sur le noir communisme soviétique que le PCF a si longtemps
aimé – et au nom duquel ses dirigeants et militants sont
morts sous l'Occupation. Que Stéphane Courtois se soit fait le
spécialiste des mises en accusation, sur des bases archivistiques
nulles ou précaires, c’est de bonne guerre. De votre part,
la méthode est plus surprenante.
Une chose est sûre, les historiens français qui s’intéressent
aux faits et gestes des puissants ont quasiment disparu en France. Ceux
qui admonestent les crétins ou vilains « d’en bas »
exclusivement communistes « staliniens » sont légion.
La référence au vieux Bebel, qui se posait toujours la question
de savoir quelle bêtise il avait faite ou dite pour mériter
l’éloge de la bourgeoisie, devrait vous alerter sur les arrière-pensées
de ceux qui s’extasient sur l’importance de vos découvertes
– Monde en tête (encore n’ai-je pas lu Libération,
dont il est permis de penser qu’il vous aura manifesté ou
vous manifestera en l'occurrence de l’intérêt, compte
tenu du discours habituel sur le PCF et l’URSS de cet organe de
la « gauche américaine »). Quant au Canard enchaîné,
dont le « pacifisme » capitulard emplit les fonds des RG dans
la période 1938-1940 (j’en vu nombre de notes), il est également
émerveillé (mais, il faut le reconnaître, moins malhonnête
que Le Monde – ce qui n'est pas difficile). Je vous sais assez intelligent
pour ne pas soupçonner l’historienne boudée par les
grands media ou brocardée par les collègues bien pensants
que je suis d’avoir réagi par envie ou dépit face
au succès de collègues légitimement placés
par leurs vertus scientifiques sur le devant de la scène.
Vous comprendrez aussi que je diffuse ce courrier à mes listes
: il n’existe aucune chance que mes propos soient publiés
par L’Humanité ou Le Monde, qui font pareillement silence
sur les thèses qui ne servent pas leurs objectifs (je me désole
que ce soient actuellement les mêmes thèses)... Merci de
transmettre mon courrier à votre compagnon de rédaction,
M. Besse, que je ne connais point, ce qui lui donnera l’occasion
d’être informé de mes observations sur ses Fusillés,
et à qui que ce soit d’autre. Mon texte est librement diffusable.
Bien cordialement, et meilleurs vœux,
Annie LACROIX-RIZ
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