Cher collègue,

Vous trouverez ci-jointe la critique d’un travail dont les bases scientifiques me paraissent très insuffisantes et les bases politiques anticommunistes clairement établies – et confirmées par l’écho que la grande presse réserve à votre Juin 1940.

19 Janvier 2007
A Mr Claude Pennetier - Chercheur CNRS

M. Claude PENNETIER
Chercheur CNRS
Directeur du dictionnaire Maitron

Cher collègue,

Vous trouverez ci-jointe la critique d’un travail dont les bases scientifiques me paraissent très insuffisantes et les bases politiques anticommunistes clairement établies – et confirmées par l’écho que la grande presse réserve à votre Juin 1940.
Les spécialistes d’histoire sociale, dont j’ai été, auraient grand intérêt à maîtriser, ou au moins à pratiquer un peu, les archives de l’autre camp celui qui mène dans une société capitaliste la lutte des classes avec un maximum d’efficacité (jusqu'à l’ère des révolutions), celui des classes dirigeantes proprement dites à leurs délégués, appareil d’État compris. C’est une norme qui s’impose pour éviter de considérer que « ceux d’en bas » et leurs délégués, surtout, assument la totalité des responsabilités d’une formation sociale nationale donnée. Quand on analyse une fourmi politique, est-il intellectuellement honnête de se borner à poser quelques questions rhétoriques sur les pratiques, jugées par vous « surprenante[s] dans un pays démocratique », de l’éléphant d’en face (surtout quand on cite tel ouvrage qui répond auxdites questions, ouvrage qu’on peut naturellement critiquer, mais en citant ses affirmations ou hypothèses, quitte à les réfuter – je fais allusion à mon Choix de la défaite, que je vous remercie d’avoir cité mais qu’il eût convenu de regarder). Est-il sérieux de décerner un brevet d’honorabilité à Roger Langeron sans avoir vu les fonds archivistiques relatifs à ce curieux « républicain » ?, etc.

Vous avez tous les droits scientifiques, si votre dossier est solide et complet, de briser ce que vous considérez comme des tabous et de livrer assaut au PCF et à l’URSS de Staline. Vous les perdez si les bases scientifiques de votre dossier à charge, tant contre le PCF que contre l’URSS de Staline, sont résolument tronquées. Or, il est scandaleux de choisir Santamaria en l’absence de Roberts pour prétendre que « l’histoire a tranché » contre Staline, le pacte germano-soviétique et les abominations que les Soviets auraient imposées à leurs section française de l’Internationale communiste. Il est dérisoire de se borner aux « témoignages » de militants qui ne tiennent, avec leurs pauvres moyens, qu’un (tout petit) bout des luttes de classes nationales et internationales, que dirigent leurs adversaires de classe. Il est malhonnête de dresser Roger Langeron en résistant, de négliger les rapports de la Préfecture de police et de l’occupant allemand qui seuls peuvent exposer à vos lecteurs la réalité des faits. Quant au passage sur les « libérations » de militants, j’avoue que, sous votre plume, son vide absolu m’a sidérée, puisque, dans votre interview du 12 décembre 2006 à L’Humanité, vous laissez croire à ceux qui ne vous liront point que ce dossier est solide. Et j’arrête la liste, le texte joint étant assez précis sur mes critiques.

Sur la base d’un dossier scientifique si modeste – en dehors des données incontestables que constituent la lettre de Tréand et le faux « appel du 10 juillet » passé par les ciseaux des années cinquante , était-il professionnellement légitime de s’engager dans pareille voie ? Vous avez vos convictions politiques, j’ai les miennes. Nous divergeons à cet égard, mais nos fidélités respectives ne nous donnent pas le droit de porter un regard gravement déformant sur notre objet et, me semble-t-il, l’exercice par les historiens de leurs droits politiques est subordonné à des conditions particulières, celles du contrôle rigoureux des sources de leurs affirmations. Vous, qui donnez tant de leçons politiques a posteriori au parti communiste de 1939-1940 sans respecter systématiquement ces conditions, avez pris une grave responsabilité politique et civique, dans la désastreuse conjoncture politique du temps, qui voit, ici et ailleurs, ressurgir « la bête immonde », en mettant le projecteur sur les seuls péchés mortels du PCF de naguère qui, même pendant ces semaines fâcheuses, s’est battu pour la classe ouvrière et la quasi totalité du peuple français avec plus de dévouement que votre sympathique héros « républicain » et franc-maçon Roger Langeron. Deux historiens qui, dans leur exergue, se réclament des « valeurs de l’antifascisme », autrement dit, comme on disait naguère, du camp du progrès, actuellement si mal en point, ont, munis d’un dossier plein de trous et d’inexactitudes, forcé une fois de plus la direction du PCF maintenu qui n’a effectivement plus grand chose à voir avec celle de 1940 à se battre la coulpe. Quel exploit ! : ladite direction, confrontée aux assauts incessants des docteurs ès démocratie antisoviétique, n’a cessé de se répandre, depuis près de dix ans, en mea culpa sur le noir communisme soviétique que le PCF a si longtemps aimé – et au nom duquel ses dirigeants et militants sont morts sous l'Occupation. Que Stéphane Courtois se soit fait le spécialiste des mises en accusation, sur des bases archivistiques nulles ou précaires, c’est de bonne guerre. De votre part, la méthode est plus surprenante.

Une chose est sûre, les historiens français qui s’intéressent aux faits et gestes des puissants ont quasiment disparu en France. Ceux qui admonestent les crétins ou vilains « d’en bas » exclusivement communistes « staliniens » sont légion. La référence au vieux Bebel, qui se posait toujours la question de savoir quelle bêtise il avait faite ou dite pour mériter l’éloge de la bourgeoisie, devrait vous alerter sur les arrière-pensées de ceux qui s’extasient sur l’importance de vos découvertes – Monde en tête (encore n’ai-je pas lu Libération, dont il est permis de penser qu’il vous aura manifesté ou vous manifestera en l'occurrence de l’intérêt, compte tenu du discours habituel sur le PCF et l’URSS de cet organe de la « gauche américaine »). Quant au Canard enchaîné, dont le « pacifisme » capitulard emplit les fonds des RG dans la période 1938-1940 (j’en vu nombre de notes), il est également émerveillé (mais, il faut le reconnaître, moins malhonnête que Le Monde – ce qui n'est pas difficile). Je vous sais assez intelligent pour ne pas soupçonner l’historienne boudée par les grands media ou brocardée par les collègues bien pensants que je suis d’avoir réagi par envie ou dépit face au succès de collègues légitimement placés par leurs vertus scientifiques sur le devant de la scène.

Vous comprendrez aussi que je diffuse ce courrier à mes listes : il n’existe aucune chance que mes propos soient publiés par L’Humanité ou Le Monde, qui font pareillement silence sur les thèses qui ne servent pas leurs objectifs (je me désole que ce soient actuellement les mêmes thèses)... Merci de transmettre mon courrier à votre compagnon de rédaction, M. Besse, que je ne connais point, ce qui lui donnera l’occasion d’être informé de mes observations sur ses Fusillés, et à qui que ce soit d’autre. Mon texte est librement diffusable.
Bien cordialement, et meilleurs vœux,

Annie LACROIX-RIZ