RÉPONSE À UN AMI CORRESPONDANT QUI M’A TRANSMIS L’ARTICLE BAPTISÉ « ENQUÊTE » « LE TABOU DE L'“HOLODOMOR” UKRAINIEN », PARU DANS LE MONDE, 24.11.06
Commentaire du texte de M. Benoît Hopquin (reproduit ci-dessous) qui me met en cause, tant sur le fond de mes recherches, opposées à celles d’autres chercheurs (I), que sur mon comportement envers lui (III), sans préciser les liens entre les aspects politiques et historiques de la vieille campagne sur l’« extermination par la faim » ou « génocide stalinien » contre l’Ukraine ravivée ces deux dernières années en France (II).


Remarques concernant mes recherches et celles d’autres chercheurs

« La gravité de la famine est cependant contestée par quelques historiens revendiquant leur fidélité communiste. » Le Monde a pris l’habitude de préciser que j’étais « membre du parti communiste » pour déprécier mes travaux depuis les 9 et 11 octobre 1996, où il a présenté mes découvertes (alors censurées) sur la collaboration économique franco-allemande en général et la fabrication en France par Ugine, la vente au Reich et l’utilisation du Zyklon B en particulier. C’est mon appartenance politique qu’invoqua M. Nicolas Weill, le 11 octobre 1996, dans son article « Des entreprises françaises au service de l’Allemagne nazie », pour déprécier un aspect de mon article « Les élites économiques françaises et la collaboration économique: la banque, l'industrie, Vichy et le Reich ». Dans cette étude censurée et bloquée depuis avril 1994 par la revue historique du ministère des Finances Études et documents, finalement publiée par la Revue d’Histoire de la Shoah. Le monde juif, n° 159, janvier-avril 1997, p. 8-123, je comparais les patronats américain et français et relevais la collaboration économique entre les États-Unis et le IIIème Reich : « les Alliés anglo-saxons […] assurèrent au Reich des livraisons massives, presque jusqu'au terme du conflit, par le biais des neutres Espagne et Suisse notamment: moyen à la fois de prolonger une guerre lucrative et d'épuiser, avec le partenaire-rival allemand, les Soviets. »

Cet extrait, d’une audace limitée, me valut le grief de « déborder largement [m]on sujet » et d’entretenir des arrière-pensées coupables : « on devine clairement où l’auteur veut en venir... ». Depuis les insinuations de M. Weill, la considérable et fructueuse collaboration économique germano-américaine, notoire depuis des décennies dans l’historiographie anglo-saxonne, est devenue (notamment par la publicité faite à des travaux sur la famille Bush dans les années trente et quarante) un sujet médiatique banal en France. La correspondance diplomatique dont je faisais état a donc été avérée et mes conclusions vérifiées. Ma « fidélité communiste », que nul n’a besoin d’invoquer, sauf à pouvoir démontrer qu’elle me conduirait à violer les règles de mon métier, demeure dépourvue de rapport avec la matière du dossier « ukrainien » présenté par M. Benoît Hopquin à titre de nouvelle démonstration.

« La Française Annie Lacroix-Riz, qui enseigne à Paris-VII, dénonce ainsi une “opération de propagande”, “un bobard” et préfère évoquer “une sérieuse disette conduisant à un strict renforcement du rationnement” (Sur la “famine” en Ukraine en 1933 : une campagne allemande, polonaise et vaticane) ». Je ne suis donc que « la Française Annie Lacroix-Riz, qui enseigne à Paris-VII », ou « l’historienne »; Nicolas Werth, présenté comme « l'un des meilleurs connaisseurs français de la période », est gratifié de son titre de « directeur de recherche à l'Institut d'histoire du temps présent, dépendant du CNRS »; « l'historien Stéphane Courtois, coauteur du Livre noir du communisme » (ouvrage auquel Le Monde a consacré depuis sa sortie une publicité éditoriale exceptionnelle) est également supposé savoir de quoi il parle. M. Benoît Hopquin a omis de préciser mon titre de professeur d’histoire contemporaine (et divers autres titres, qui figurent sur la 4e de couverture de nombre de mes livres : ancienne élève de l’École normale, agrégée d’histoire, Docteur ès Lettres) et ma spécialité de relations internationales : ces deux qualités légitiment pourtant mon intervention sur la « campagne allemande, polonaise et vaticane » qui escorta en les dissimulant les plans allemands de conquête de l’Ukraine. Certifiant les compétences de MM. Werth et Courtois, le journaliste suggère la minceur des miennes : mes a priori politiques aggraveraient donc ma médiocrité et mon incompétence professionnelles.

Le document dont il fait état n’a pas été publié. Il a été destiné originellement à mes étudiants dans le cadre d’une question de concours d’agrégation et de CAPES de 2003-2004 (« Les sociétés, la guerre et la paix, Europe, Russie-URSS, États-Unis, Japon, 1911-1946 »), sujet qui offrit à M. Nicolas Werth le thème à grand succès, diffusé dans nombre de manuels de préparation, de « la guerre de Staline contre son peuple ». Je l’ai ensuite adressé à mes listes de diffusion via Internet, origine évidente de la frénésie contre ma personne et mes travaux déployée depuis avril 2005 par plusieurs organisations « ukrainiennes », dont la cléricale « Ukraine 33 ».

Le caractère inédit de ce recueil critique de textes originaux en rendra l’accès plus difficile aux lecteurs du Monde et par voie de conséquence entravera le contrôle par ce dernier des propos ainsi tenus (la seule référence jusqu'ici publiée sur la polémique relative à « la famine en Ukraine » figure dans mon dernier ouvrage, Le choix de la défaite, Paris, Armand Colin, 2006, p. 205). Envoyé en 2004 à mes étudiants de concours, le texte a été enrichi en 2005, sur la base de nouvelles découvertes d’archives et analyses de travaux. Intitulé d'abord « Sur la “famine” en Ukraine en 1933 : une campagne allemande, polonaise et vaticane », il a vu en 2005 son titre ainsi modifié : « Sur la “famine génocidaire stalinienne” en Ukraine en 1933 : une campagne allemande, polonaise et vaticane ». Il a circulé en version PDF sous ce titre depuis juillet 2005 et sur mon site www.historiographie.info. On le trouvera ci-joint (certains de mes destinataires l’ont déjà reçu, d’autres, non, comme le second texte joint : cf. infra).

Le contenu de cette présentation critique de correspondance diplomatique et militaire contemporaine des faits me dispense d’argumenter longuement sur le fond scientifique de la question (mais on trouvera ci-dessous des observations sur des travaux alors non mentionnés). Il démontre que M. Benoît Hopquin connaît mon travail sur la seule base des propos tenus contre moi par M. Courtois et les siens dans leurs diverses tribunes idéologiques et politiques, dont certaines portent le label officiel du gouvernement ukrainien, sur Internet (Ukraine Europe, etc.) et ailleurs. Le dossier infirme en effet notamment deux passages de l’article du Monde : 1° « Les réfractaires s'appuient notamment sur le voyage d'Edouard Herriot dans la région en 1933. L'homme politique radical s'était répandu sur la prospérité des campagnes ukrainiennes. Mais des travaux historiques ont, depuis, démontré comment le voyageur, obnubilé par sa volonté d'un rapprochement franco-soviétique, avait été magistralement abusé par ses hôtes »; 2° « Tandis que des hommes mouraient de faim, l'URSS exportait des céréales (1,7 million de tonnes en 1932, puis en 1933). »

J’ai réagi par ailleurs en octobre 2005 contre la campagne conduite sans répit par les groupements « ukrainiens » œuvrant en France et par leurs amis, notamment MM. Courtois et Panné, contre Bruno Drweski, maître de conférences habilité à diriger des recherches à l’INALCO, et, depuis près de deux ans, contre moi-même, dans un texte qu’on trouvera également joint au présent courrier (« Des champions de l’Ukraine indépendante et martyre à l’Institut d'histoire sociale » : fichier « La Banque Worms et l’institut d'histoire sociale »). Les lecteurs y trouveront par ailleurs des éléments complétant le documentaire historique produit par l’historien et documentariste allemand Hans-Rüdiger Minow qui doit être diffusé sur Arte le mercredi 29 novembre à 20 h 40, « Quand la CIA infiltrait la culture ».

« Nicolas Werth s'est engagé depuis le début de l'année 2000 dans un projet de publication de documents sur le Goulag (6 volumes, sous l’égide de la fondation Hoover et des Archives d'État de la Fédération de Russie) » (précision figurant sur son site). La fondation Hoover (Hoover Institution on War, Revolution and Peace, fief républicain depuis sa création en 1919, rattaché à l’université de Stanford) comme nombre d’institutions de recherche et universités américaines, finance depuis sa création des études sur l’URSS et le communisme dont les motivations dépassent les enjeux scientifiques. On se reportera, sur les liens entre « l’empire » américain et les études universitaires commanditées depuis 1919 et surtout depuis 1945, aux travaux de James Allen Smith, The Idea Brokers: Think Tanks and the Rise of the New Policy Elite (Free Press, 1991), Christopher Simpson, éd., Universities and Empire : money and politics in the social sciences during the Cold War, New York, New Press, 1998, et Sigmund Diamond, Compromised Campus : the collaboration of Universities with the Intelligence Community, 1945-55, Oxford University Press, New York, 1992.

Ces ouvrages révèlent la subordination de nombre d’institutions universitaires et autres think tanks aux stricts impératifs de la politique extérieure américaine – statut dont témoigne également le documentaire télévisé déjà cité. Je ne travaille pour ma part « sous l'égide » d’aucune institution privée ou d’État, mais grâce au traitement que m’assure, via la puissance publique, l’impôt du contribuable français, lequel n’oriente pas mes recherches. Les études sur le Goulag et sur « la famine en Ukraine » que ne finance sans doute pas la Fédération de Russie, mais qui mobilisent « les pays […] abritant une forte communauté ukrainienne comme les États-Unis, le Canada ou l'Australie, [qui] ont aujourd'hui reconnu officiellement [son] caractère génocidaire » sont dotées de moyens financiers considérables, sans cesse croissants depuis les années 1980. J’ai fait connaître en 2004 mon opposition à ce type de patronages et financements extérieurs à la sphère universitaire et ma critique des atteintes contre l’indépendance des chercheurs y afférentes (L’histoire contemporaine sous influence, Paris, Le temps des cerises). Je maintiens entièrement cette position.

M. Nicolas Werth, désormais rallié à la thèse de l’extermination stalinienne, renoncerait à se montrer « circonspect sur la qualification de l'Holodomor [car…] les derniers textes exhumés des archives, notamment des lettres de Staline, ont infléchi sa position. » Quels textes récemment découverts? Assurément pas ceux qu’ont consultés R.W. Davies et S. Wheatcroft pour rédiger The years of Hunger, Soviet agriculture 1931-1933, New York, Palgrave Macmillan, 2004, livre fort documenté qui conclut à la « famine rurale » mais exclut son caractère planifié et génocidaire. « Est-ce un génocide? Plutôt oui. » Que signifie le jugement « plutôt oui » concernant un génocide, acte radical s’il en est? Aucun historien ne prétend que le IIIème Reich a « plutôt » visé « la destruction des juifs d’Europe ».

Selon la chercheuse canadienne Lynne Viola, la thèse de la famine (en l'occurrence, « dans les implantations spéciales » de koulaks déportés) demeure fragile. Le processus se serait étiré sur cinq mois, entre une « “menac[e] de famine imminente” » (souligné par moi) en février-mars 1933 et une amélioration « à la fin de l’été 1933 » récolte une fois achevée, donc, après que l’appareil d’État eut multiplié les efforts pour améliorer les rations et parer à la catastrophe de « récoltes […] très mauvaises » de l’année précédente. Mme Viola, qui admet, comme beaucoup de chercheurs anglo-saxons, qu’on ne saurait confondre les estimations de « fugitifs » quittant l’Ukraine « affamée » et les nombres de morts, conclut son article « La famine de 1932-1933 en Union Soviétique » (pas seulement en Ukraine) par ce mélange de recul et de brouillage des concepts qui en caractérise l’ensemble : « […] la famine frappa toute la paysannerie, par-delà l’Ukraine et les autres enclaves non russes au sein de l’Empire. Aussi cette famine » (que l’auteur n’a pas démontrée) « peut-elle être considérée comme une conséquence atroce de la guerre menée contre la culture paysanne, guerre qui débuta par la collectivisation et la “dékoulakisation” qui tenta d’éradiquer la culture paysanne tout entière. Le terme de génocide culturel serait alors plus approprié pour décrire cette famine que celui de génocide national adopté par nombre de chercheurs ukrainiens » (art. cit., Vingtième siècle n° 88, octobre-décembre 2005, p. 5-22, passim) et par leurs homologues non ukrainiens, France comprise.

Pourra-t-on un jour recenser des « millions de morts » dans le bref délai écoulé entre une « “menac[e] de famine imminente » et un rétablissement des approvisionnements? Staline et le régime soviétique auraient donc eu la capacité d’enfouir à jamais les morts entassés en quelques mois, alors que l’extermination de six millions de juifs étirée sur près de trois ans a accumulé des preuves immédiatement visibles, perçues d'emblée très au-delà des frontières de la réalisation du processus, et conservées sur les lieux du génocide malgré les efforts que fit le IIIème Reich pour en dissimuler toute trace à partir de 1944. Lynne Viola est plus prudente que les chercheurs et démographes français, tel Alain Blum, non cité par Benoît Hopquin : grave lacune de l’article, puisque ce démographe a fourni en 1994 (Naître, vivre et mourir en URSS, 1917-1991, Paris, Plon) à Nicolas Werth le chiffre non de « cinq », mais de « six millions de morts » cité en 1997 (Le livre noir du communisme, Paris, Laffont, p. 178, n. 1). Cette estimation, établie sur une base méthodologique hautement fantaisiste, a été reprise sans critique par tous les « soviétologues » français depuis lors (voir la « Mise au point bibliographique sur les sources de « six millions de morts » : Alain Blum et les historiens français », dans mon texte joint sur « la campagne allemande, polonaise et vaticane) : cette historienne se garde de compter les morts et, si je comprends bien le français, qualifie de « génocide culturel » la liquidation de la propriété privée de la terre soviétique.
Quelle vaine emphase! Pourquoi ne pas soumettre à Raul Hilberg les nouveaux concepts de « “plutôt” génocide » et de « génocide culturel », qui mesurent surtout la pression idéologique et politique écrasante exercée depuis plus de deux décennies sur la « soviétologie » mondiale, mêlant attraits (pour les financements et l’avancement des carrières « occidentales ») et intimidation (contre tout avis indépendant, fatalement iconoclaste).

Les liens entre les aspects politiques et historiques de la vieille campagne sur l’« extermination par la faim »

Si M. Benoît Hopquin a distingué deux domaines, politique et scientifique, de traitement du thème de l’« Holodomor » ukrainien, il a omis de signaler leurs liens organiques, qui accentuent les dépendances susmentionnées. Il eût dû

1° reconnaître que les promoteurs du thème du génocide à « millions de morts » sont les groupements « ukrainiens » (ou prétendus tels), héritiers des fascistes ukrainiens actifs entre les années trente et l’occupation allemande de l’URSS, puis réfugiés et choyés en Amérique du Nord, dont Douglas Tottle a décrit l’histoire entre 1934-1935 et les années 1980 (Fraud, Famine and Fascism. The Ukrainian Genocide Myth from Hitler to Harvard, Toronto, Progress Book, 1987, ouvrage épuisé mais téléchargeable: Adobe reader, tottlefraud.pdf). Ce travail minutieux d’un ancien photographe ridiculise le jugement prêté à Nicolas Werth sur « un silence absolu de soixante ans ». « 5 millions de morts », nous dit-on, soit au-dessous désormais du chiffre fatidique du génocide juif, qui, selon les politiciens ou les spécialistes labellisés par le journaliste du Monde (qui en a oublié plusieurs), peut s’élever jusqu'à 15 millions, voire davantage : près de la moitié de la population de l’Ukraine du début des années trente, en quelques mois, au maximum entre l’été 1932 et la soudure avec la récolte de 1933;

2° parler du chef et chef d'orchestre du mouvement, M. Askold S. Lozynskyj, président du Congrès mondial ukrainien siégeant aux États-Unis et dont dépendent officiellement les trois associations ukrainiennes, Ukraine 33 incluse, qui ont promu ledit thème en France et sollicité à différentes reprises, depuis avril 2005, mon exclusion de l’université ou la prise de sanctions administratives contre moi (y compris à l’Élysée le 27 février 2006, pendant près d’une heure, en présence de M. Laurent Bili, conseiller technique à la Présidence de la République).

Ces groupements « ukrainiens », qui dénoncent la « famine génocidaire stalinienne » d’Ukraine (soviétique), sont à ma connaissance issus, quand ce n'est pas d’outre-Atlantique, d’Ukraine occidentale, zone dévolue à la Pologne entre-deux-guerres et grand centre, à « Lwow » (nom polonais de Lvov, ancienne Lemberg), de la « propagande » sur « la famine en Ukraine (soviétique, donc orientale) » diffusée avec une intensité accrue depuis l’été 1933. Ils ont déclaré publiquement que l’abominable forfait avait été perpétré par les judéo-bolcheviques, ce qui n’a pas fait sortir de ses gonds la grande presse américaine, d’ordinaire sensible à l’antisémitisme (voir document ci-joint, intitulé « Lozynsky July 18 » sur la controverse de juillet 2002 parue dans le New York Times et le lien http://zustrich.quebec-ukraine.com/news02_shmul.htm). C’est de cette zone, sise 150-200 km à l’Est de la Ligne Curzon, attribuée à la Russie en 1919 puis dévolue, grâce à l’aide militaire et politique de la France en croisade contre les Soviets, à la Pologne de Pilsudski, cœur du « cordon sanitaire », que « le président Viktor Iouchtchenko », auteur du « projet de loi “sur la perpétuation de la mémoire des victimes de la famine” », a tiré la majorité de ses électeurs.

J’ai signalé le 22 mars 2006 par courrier au CRIF et à la LICRA, organisations juives qui avaient montré jusqu'alors une grande indulgence ou patience à l'égard de groupes revendiquant une belle ardeur dénonciatrice contre tous les génocides, génocide juif inclus, les périls d’un compagnonnage avec ces antisémites de choc. Les destinataires respectifs de ce message, MM. Roger Cukierman et Richard Sereno, n’ont pas cru devoir me répondre. La LICRA a cependant, deux mois plus tard, été confrontée à la réalité politique de l’entreprise : les hérauts du « génocide stalinien », dont elle ne pouvait ignorer les publications, en France, aux États-Unis et ailleurs, ont pu rendre le 25 mai suivant un hommage officiel à leur héros Petlioura.

M. Benoît Hopquin n’a pas jugé bon de mentionner l’événement, si éclairant sur la nature des organismes voués à la stigmatisation de la « famine génocidaire stalinienne » et sur les intentions du gouvernement ukrainien, activement soutenu par celui des États-Unis en vue de la reconnaissance parlementaire du « génocide » par tous les États alliés, membres ou futurs membres de l’OTAN. La LICRA a alors, via son président Patrick Gaubert, protesté (en vain) contre le projet de commémoration (23 mai) puis contre sa tenue, sous la protection de la police (tribune du Monde du 26 mai 2006, « Une commémoration des plus douteuses » ; voir aussi l’information du 27 mai de l’agence d’informations israélienne Metula « Un pogromiste honoré sur la tombe du soldat inconnu », que m’a transmise aussitôt Dominique Vidal, que j’en remercie à nouveau. Sa protestation a valu à M. Gaubert des attaques confirmant l’antisémitisme des zélateurs de Petlioura, que l’Ambassadeur d`Ukraine en France Yuriy Sergeyev avait déguisé le 24 mai en dénonciation « d'une erreur fâcheuse qui provient d'un manque de l’information réelle, ainsi que par la traînée des falsifications de l’époque du régime totalitaire soviétique » (transcription selon l’original, http://www.amb-ukraine.fr/?id=29101).

Je me réserve de développer le champ de la connaissance sur le rôle des organisations petliouristes (parmi bien d’autres) dans la campagne allemande sur la « famine génocidaire stalinienne », tintamarre qui, depuis l’été 1933 – date à laquelle prit fin la grave disette ou la famine , couvrit les plans allemands de conquête militaire de l’Ukraine. Le Reich visait la saisie de la totalité de l’Ukraine, au détriment des territoires soviétique, roumain et polonais, et ce en dépit de la longue association de Varsovie aux plans allemands de subversion et à la subvention des groupes antisoviétiques dans les territoires soviétiques de l’Ukraine : cette œuvre germano-polonaise dura jusqu'à l’assaut allemand contre la Pologne (Le choix de la défaite, p. 188, 196-198, 205, 208, 225, 393-399, 411, 478-481), mais l’historiographie dominante y voit des « soupçons [infondés] de conspiration » de l’OGPU (Lynne Viola, art. cit., p 17).

Remarques concernant mon comportement

« Contactée par Le Monde, l'historienne n'a pas donné suite à notre appel », écrit M. Benoît Hopquin. Il s'agit d’une contrevérité. J’ai trouvé dans mon casier à l’université, le 15 novembre, un message manuscrit dont j’ignore la date de dépôt (entre le 9 et le 15) rédigé par un membre du personnel administratif (secrétariat de l’UFR GHSS de Paris 7). Il me signalait qu’un journaliste du Monde me priait de le contacter à propos de « la famine en Ukraine » et avait laissé ses coordonnées dans ce but. Considérant que le souhait d’un journaliste ne vaut pas convocation de justice ou de police (a fortiori quand il provient d’un organe malveillant qui me « dénonce » régulièrement comme « communiste »), j’ai écrit à cette collègue le message suivant le 15 novembre à 20 h 36 :

« Chère Madame,
Merci de votre message. Si M. Hopquin, du Monde, souhaite me contacter et vous le fait savoir (je ne le contacterai naturellement pas puisque c’est lui qui me sollicite), je vous remercie de lui communiquer mon adresse électronique ou mon téléphone [...suivaient mes numéros de téléphone fixe et de portable].
Bien cordialement,
Annie Lacroix-Riz »

Ma collègue du secrétariat de l’UFR pourra naturellement confirmer mes dires. Je ne suis en effet pas à la disposition de Benoît Hopquin, et il est d’usage que les demandeurs sollicitent directement les universitaires : mon université a toujours fourni mes coordonnées personnelles aux journalistes, ainsi mis en mesure de me contacter directement.

Bien cordialement à tous,
Annie Lacroix-Riz

----Message d'origine-----
Transmis par mon correspondant vendredi 24 novembre 2006 17:40 À : annie.lacroix-riz@wanadoo.fr

ENQUÊTE LE TABOU DE L'"HOLODOMOR" UKRAINIEN LE MONDE | 24.11.06 | 14H15 • MIS À JOUR LE 24.11.06 | 14H15

L'Histoire n'est pas neutre. Dans l'ex-Union soviétique encore moins qu'ailleurs. L'Ukraine s'apprête à commémorer, samedi 25 novembre, la famine qui a frappé le pays en 1932 et 1933. Connue sous le nom d'"Holodomor" ("extermination par la faim", en ukrainien), cette page de l'ère stalinienne a fait plusieurs millions de morts, principalement dans les régions de Kharkiv et de Dniepropetrovsk. L'anniversaire est, cette année, plus politique que jamais. Le président Viktor Iouchtchenko a déposé, début novembre, un projet de loi "sur la perpétuation de la mémoire des victimes de la famine". Le texte prévoit notamment de punir quiconque contesterait son caractère génocidaire. "Nous n'accusons aucun peuple, aucun pays et personne, en Ukraine, de génocide. Ce n'est pas le but de cette loi", a assuré le président, le 15 novembre. Tout de même. L'affaire survient alors que Viktor Iouchtchenko est en train de rompre le pacte de gouvernement scellé en août, après les élections législatives, avec le parti prorusse de Viktor Ianoukovitch, qui représente justement ces russophones dont les parents sont venus s'installer en Ukraine pour combler la saignée démographique de la famine. Les partisans de M. Ianoukovitch sont divisés sur l'opportunité de voter ce projet de loi. En visite à Kiev, début novembre 2006, Sergueï Lavrov, ministre russe des affaires étrangères, a de son côté refusé que la famine soit considérée comme un génocide.

Le texte fouaille une blessure de la mémoire ukrainienne. Occultée de l'histoire officielle soviétique, l'Holodomor a marqué les familles et entretenu le ressentiment vis-à-vis de Moscou. Dans les périodes de tensions avec le grand voisin ou dans les phases d'impopularité interne, le gouvernement ukrainien se saisit de la tragédie. En 2003, avant la "révolution orange", le Parlement ukrainien avait voté une résolution - pas une loi - qui assimilait déjà la famine de 1932-1933 à un "génocide", "un acte terroriste délibéré du système stalinien" et "un des facteurs importants pour la reconnaissance de l'indépendance ukrainienne".

L'offensive du président est également diplomatique. Le 27 octobre, un représentant ukrainien a appelé, lors d'une réunion de l'Assemblée générale de l'ONU, "tous les Etats à condamner l'Holodomor et à promouvoir sa reconnaissance internationale, particulièrement par les Nations unies, comme génocide contre la nation ukrainienne". Une dizaine de pays, la plupart abritant une forte communauté ukrainienne comme les Etats-Unis, le Canada ou l'Australie, ont aujourd'hui reconnu officiellement ce caractère génocidaire. La France, qui aime tant légiférer sur l'Histoire, ne fait pas partie de la liste. "Le gouvernement français n'envisage pas, à ce stade, de se prononcer sur la qualification politique et juridique de la grande famine comme crime de génocide", assurait, en 2005, le ministère des affaires étrangères, en réponse à une question écrite d'un sénateur.

L'exploitation politique de la famine ne facilite pas le travail des historiens, déjà compliqué par le long interdit qui a pesé sur le sujet. "Nous sortons d'un silence absolu de soixante ans", constate Nicolas Werth, l'un des meilleurs connaisseurs français de la période, directeur de recherche à l'Institut d'histoire du temps présent, dépendant du CNRS. L'ouverture partielle des archives de l'ex-URSS a amélioré la connaissance, tout comme les témoignages des derniers survivants, recueillis notamment par Georges Sokolov (L'Année noire 1933 : la famine en Ukraine, Albin Michel). Les rapports de la Guépéou sur les "difficultés alimentaires" apportent un éclairage glacial mais circonstancié. Les estimations divergent encore sur le bilan, mais le chiffre de 5 millions de morts est le plus fréquemment évoqué.

La gravité de la famine est cependant contestée par quelques historiens revendiquant leur fidélité communiste. La Française Annie Lacroix-Riz, qui enseigne à Paris-VII, dénonce ainsi une "opération de propagande", "un bobard" et préfère évoquer "une sérieuse disette conduisant à un strict renforcement du rationnement" (Sur la "famine" en Ukraine en 1933 : une campagne allemande, polonaise et vaticane). Contactée par Le Monde, l'historienne n'a pas donné suite à notre appel.

Les réfractaires s'appuient notamment sur le voyage d'Edouard Herriot dans la région en 1933. L'homme politique radical s'était répandu sur la prospérité des campagnes ukrainiennes. Mais des travaux historiques ont, depuis, démontré comment le voyageur, obnubilé par sa volonté d'un rapprochement franco-soviétique, avait été magistralement abusé par ses hôtes. Le journaliste américain Walter Duranty, correspondant du New York Times à Moscou, prix Pulitzer 1932, a également nié jusqu'à sa mort, en 1957, l'existence d'une famine. Mais son journal a récemment soumis ses articles à un examen critique et conclu que sa couverture était "discréditée". Une campagne a été lancée outre-Atlantique pour que le prix Pulitzer lui soit retiré.

Si la réalité de la famine n'est plus guère contestée, le principal débat concerne donc la qualification de génocide. La pénurie alimentaire est née de réquisitions massives, virant au pillage, organisées à partir de l'été 1932. Elle a surtout touché les régions les plus hostiles à la collectivisation des terres et les foyers du nationalisme ukrainien. Les victimes avaient interdiction de sortir du périmètre dans lequel les vivres avaient été confisqués. Elles y étaient renvoyées quand elles tentaient de s'en échapper. Tandis que des hommes mouraient de faim, l'URSS exportait des céréales (1,7 million de tonnes en 1932, puis en 1933).

Selon l'historien Stéphane Courtois, coauteur du Livre noir du communisme, "cette famine préméditée, organisée, systématisée était destinée à éliminer la partie la plus dynamique de la paysannerie. Il faut appeler cela un génocide de classe". "C'est un génocide par famine", estime le docteur Yves Ternon, auteur de Guerres et génocides au XXe siècle, ouvrage à paraître en janvier chez Odile Jacob. "Les historiens ont la volonté de contenir la définition de génocide, mais, même selon des critères restrictifs, la mort par famine délibérée de 5 millions de personnes est sans aucun doute un génocide", poursuit le spécialiste."Une volonté punitive est-elle une volonté génocidaire ?", interroge cependant Pavel Chinsky, normalien franco-russe enseignant à Moscou et auteur de Staline. Archives inédites 1926-1936 (éd. Berg). Egalement opposés à la collectivisation, les nomades du Kazakhstan, les paysans des bords de la Volga ou les cosaques du nord du Caucase ont été à la même époque l'objet de mesures répressives qui ont abouti à de terribles famines.

Longtemps, Nicolas Werth s'est montré circonspect sur la qualification de l'Holodomor. Mais les derniers textes exhumés des archives, notamment des lettres de Staline, ont infléchi sa position. "Est-ce un génocide ? Plutôt oui. Par rapport aux autres famines qui ont touché l'Union soviétique, celle-ci se distingue par la volonté d'éradiquer le nationalisme et de punir des paysans. Elle est aggravée volontairement. Il y a une spécificité", estime-t-il. Près de soixante-quinze ans après, les archives ne sont encore qu'entrouvertes et le débat est soumis aux pressions. "Il y a, dans certaines démarches historiques, la recherche d'une part de revanche", regrette Pavel Chinsky. "Être historien reste un métier difficile en Russie", constate-t-il.

Benoît Hopquin. Article paru dans l'édition du 25.11.06