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Le choix de la défaite : enquête
et sources
Vox Populi :
Armand Colin publie, depuis avril 2006, votre dernier ouvrage, «
Le choix de la défaite. Les élites françaises dans
les années 30 ».
Ce titre et son sous-titre expliquent ensemble, parfaitement, la nature
de ce livre et du travail qu’il contient, fruit d’une dizaine
d’années de recherches.
Par "élites", vous désignez l’ensemble des
hommes de pouvoir et d’influence, à commencer par les hommes
d’affaires, puis les hommes politiques et les journalistes, qui,
vous le démontrez, sont assujettis aux hommes d’affaires.
Votre travail a pour objet de nous faire découvrir ce choix dont
parle le titre, le choix de la défaite de 1940, défaite
qui a autant stupéfié les Français de l’époque,
par sa rapidité et son apparente irréversibilité,
que les étrangers qui entendaient dire alors que la France disposait
de la première armée du monde.
Vous citez l’historien « martyr » Marc Bloch (fusillé
en juin 1944 après avoir été arrêté
par la Gestapo) qui écrivait : « Le jour viendra (...) où
il sera possible de faire la lumière sur les intrigues menées
chez nous de 1933 à 1939 en faveur de l’Axe Rome-Berlin pour
lui livrer la domination de l’Europe en détruisant de nos
propres mains tout l’édifice de nos alliances et de nos amitiés
».
Grâce à votre travail, ce jour semble enfin venu. Le procès
pour trahison est donc possible. Avant que vous nous exposiez des éléments
et les raisons d’une telle accusation, nous devons au préalable
la définir :
Par trahison, nous entendons le fait, pour un et plusieurs individus,
d’appartenir à une communauté identifiée et
identitaire (une nation par exemple), de proclamer et d’utiliser
cette appartenance tout en œuvrant à sa perte, dans le but
de prendre ou d’offrir le contrôle des pouvoirs, pour et avec
l’acquiescement comme le soutien d’étrangers.
Cette trahison est inscrite dans le droit national, français ou
américain par exemple.
Elle fut passible en France de la peine de mort, en raison de la gravité
des actes et de leurs conséquences.
Le châtiment que la justice française a réservé
à Laval - au moment d’une épuration bien imparfaite,
nous allons le voir - beaucoup d’acteurs de la vie française,
du début des années 20 jusqu’aux années 40,
auraient pu, à la Libération, se le voir infliger.
Or, ce procès général et vaste de la collaboration
n’a jamais eu lieu.
Souhaitez-vous qu’il ait lieu, à partir des pièces
que vous avez trouvées ?
Annie Lacroix-Riz :
Les véritables procès n’ont pas eu lieu, pour des
raisons de maintien du statu quo économique, social et politique
d’après-Libération que j’expose dans l’épilogue,
et que j’avais perçues il y a plus de vingt ans, quand j’ai
rédigé un article sur la non-épuration des banques
[1], époque où j’ignorais jusqu’à l’existence
de la synarchie.
Je ne rêve pas de procès - d’ailleurs formellement
impossible vu la disparition de la plupart des protagonistes - mais de
simple connaissance historique, laquelle est pour l’heure inaccessible
à la masse de la population, qui ignore (et continuera à
ignorer jusqu’à nouvel ordre) tout sur les causes réelles
de la défaite de la France en 1940 et le maintien aux affaires
(appareil d’État compris), malgré les apparences des
novations de la Libération, de ceux qui l’ont mijotée.
Vox Populi :
Cette somme nous offre des sources multiples et essentielles : archives
françaises de la police et des Renseignements Généraux,
mais aussi archives étrangères, anglaises et allemandes.
Pour un historien, ce renvoi aux sources est indispensable, car le récit
que vous énoncez ne peut ainsi être accusé d’être
une fable ni une torsion de la réalité. Pourtant, il a fallu
que vous ayez déjà ouvert les yeux sur certaines réalités
pour trouver ce que vous cherchiez.
Qu’est-ce qui vous a mis sur la piste de cette gigantesque organisation
de la trahison ?
Annie Lacroix-Riz :
Mes travaux sur la collaboration économique m’ont fait découvrir
l’existence de la synarchie, les archives françaises et allemandes
de guerre étant fort riches sur le scandale de presse de l’été
1941 qui mit brutalement et très brièvement l’affaire
sur la place publique.
Dans la discussion problématique du chapitre 1 de l’ouvrage
"Industriels et banquiers français sous l’Occupation",
j’ai opposé ces archives, catégoriques et convaincantes,
quoique a posteriori, aux affirmations de plusieurs de mes collègues
postulant « la légende » ou « le mythe de la
synarchie » - selon les formules ironiques respectives de Richard
Kuisel [2].
Je me suis fixé pour tâche de faire la clarté sur
la question en consultant les sources contemporaines des préparatifs
de la dite synarchie, c’est-à-dire celles des années
trente (consultation que j’avais déjà largement amorcée,
depuis plusieurs années, sur les questions de politique extérieure,
notamment dans le cadre de la préparation du livre Le Vatican,
l’Europe et le Reich).
Cet objectif se confondait avec la problématique même du
Choix de la défaite, qui a accompagné toute ma carrière
d’historienne et d’enseignante : quand j’étais
professeur dans le secondaire et que je préparais (1970-1980) une
thèse d’État sur l’après-Libération,
je faisais déjà observer à mes élèves
le caractère incongru et incompréhensible de la défaite
française infligée en quelques semaines (croyais-je alors,
quelques jours suffirent) à un pays vainqueur, une des grandes
puissances du début du 20ème siècle, alors même
que la France n’ignorait rien des intentions belliqueuses du Reich
allemand.
Bref, la problématique de « L’étrange défaite
» de Marc Bloch m’a tracassée comme historienne (sans
parler de la citoyenne) depuis l’origine de ma carrière de
chercheuse.
Vox Populi :
Si certains, à l’époque et jusqu’à aujourd’hui,
n’ont toujours pas compris ni perçu ce que vous exposez,
allant jusqu’à nier « la toute puissance politique
du grand patronat », l’ensemble de votre ouvrage démontre
qu’un petit nombre d’individus tirait les ficelles des règles
et des flux économiques.
Par exemple, selon la Sûreté Générale, «
ce scandale (le krach de la banque Oustric et de la Banque Adam, mises
à genoux par leurs frères !) plus grave que celui de Panama
» (à la fin du 19ème siècle), a pu passer comme
une lettre à la poste !
Cet Oustric, vous nous l’apprenez plus loin, était «
en effet lié au banquier italien et député fasciste
Riccardo Gualino ». Et ce que nous pouvons mesurer pour la première
fois grâce à votre travail, c’est à quel point
l’Italie fasciste et l’Allemagne nazie étaient implantées
en France, par des réseaux économiques, sans parler des
agents d’exécutions, nous y reviendrons.
Au coeur de cette araignée qui tisse sa toile en prévision
de la défaite, il y a ce fameux Comité des Forges, et son
dirigeant, François de Wendel, dont la famille est toujours puissante.
Aujourd’hui, 60 ans après la fin de cette guerre mondiale
et terrible, l’amitié franco-allemande, les partenariats
franco-allemands sont célébrés, parce que cela représente
un ensemble de conditions à cette paix, profitable à tous.
Mais cette « collaboration économique franco-allemande avait
commencé à se déployer dans les années 1920,
sous l’égide du charbon et de l’acier ».
Elle commençait, et pour ceux qui tiraient profit de cette connexion
entre la grande bourgeoisie française et celle d’Allemagne,
elle devait se prolonger au maximum.
La collaboration de 40 à 44 fut la période idéale
pour ce partenariat. Car les occupants ont toujours payé les factures
aux entreprises qui collaboraient. Pour cela, des patrons français
n’ont pas hésité à pactiser avec des francophobes
qui avaient retourné leur veste, en apparence, pour leurs seuls
intérêts.
Je pense, par exemple, à l’industriel Arnold Rechberg, dont
vous parlez (page 57).
Dès 1930, l’Allemagne est sur la voie d’un réarmement
massif, ainsi que sur celle de l’antisémitisme (Les juifs
sont récusés s’ils veulent entrer dans ces groupes
militaires).
Les Nazis perçoivent des subsides de la part du grand patronat
allemand. Par exemple, la « redevance de 30 pfennings par tonne
vendue de houille ou d’acier que la grosse industrie allemande (...)
versait à Hitler pour frais de propagande » depuis 1923 et
l’occupation de la Ruhr (...) et « l’appui financier
des grands industriels » (formule de juillet 1932 de la Sûreté
Générale, répétée mille fois) expliquent
mieux les moyens illimités du NSDAP de 1930 à 1933 et ses
succès consécutifs. »
Et vous ajoutez dans la foulée : « Hugenberg, ancien président
du directoire de Krupp et chef du Parti National Allemand : maître
de la moitié de la grande presse écrite (...) fut l’artisan
de la marée nazie par l’écho quotidien offert aux
hitlériens ».
Les dirigeants français sont très bien informés,
jour après jour, de ce qui se passe en Allemagne, et s’ils
ne bougent pas jusqu’en 40, c’est qu’ils sont hypnotisés
par fascination, par désir mimétique : "Hitler plutôt
que Staline" est une devise qui, en fait, cache mal l’enthousiasme
de nos élites pour le « modèle allemand ».
Annie Lacroix-Riz :
Ma longue pratique des archives (36 ans) n’a cessé de démontrer
la pertinence du Capital de Marx (dont j’avais fait un des thèmes
de ma maîtrise, préparée sous la direction du grand
Pierre Vilar), et notamment de ses pages sur ce que le capital est capable
de faire pour un taux de profit élevé.
Le « modèle allemand » offrait des perspectives presque
aussi séduisantes que le taux de profit de la Compagnie des Indes
occidentales au capital britannique de la grande époque (les bonnes
années, égal ou supérieur au capital).
Quant au réarmement allemand, il n’a pas cessé depuis
la défaite (l’historiographie, notamment allemande, est impressionnante
sur la question), mais la crise des années trente lui a donné
naturellement une accélération décisive.
Vox Populi :
Le fascisme, né en Italie, était organisé autour
d’un leader charismatique et absolu - même si, aujourd’hui,
nous pouvons mieux rire de ses clowneries lorsqu’il était
en représentation.
En France, il faut constater que, au cours de ces années 30, aucun
des prétendants à ce leadership ne parvenait à prendre
ce pouvoir, symbolique et plus que symbolique. Ce fascisme français
est une autre armée des ombres.
Il faut parler de ces personnes et de ces figures méconnues des
Français d’aujourd’hui. François-Poncet, Taittinger,
François Coty, François de Wendel, Jean Coutrot, Anatole
de Monzie, Gabriel le Roy Ladurie, Hippolyte Worms, les synarques, ce
rassemblement plus secret dont vous parlez beaucoup, et qui a instrumentalisé
une Cagoule, qui rassemblait, elle, des hommes d’action, comme ce
Jean Filiol (dont nous avons déjà parlé ici).
Pouvez-vous nous les présenter ?
Annie Lacroix-Riz :
Je ne peux que vous renvoyer à l’index, sur ces hommes appartenant
pour la plupart au grand capital financier.
Leur trait commun est d’anéantir la thèse de la non-politisation
de cette catégorie, thèse courante de l’historiographie
dominante que j’ai contestée, preuves à l’appui,
dans le présent ouvrage comme dans « Industriels et banquiers
... ».
Cette extrême politisation de la catégorie suscitée
(qui se confond avec la haine de classe) a eu pour conséquence
d’inclure un certain nombre de ses représentants directs
dans la catégorie de ce que vous appelez « hommes d’action
» : à ce terme je préfère celui de sicaires
ou d’« hommes de sang », belle formule du journaliste
Pertinax à propos de Pierre Pucheu, autre grand synarque qui a
aimé plus que tout mettre la main à la pâte - combattre
avec fureur la classe ouvrière et ses défenseurs - jusqu’au
seuil de sa condamnation à mort en mars 1944, lors de sa confrontation,
à son procès d’Alger, avec deux délégués
du parti communiste, dont Fernand Grenier, qui l’accusa avec raison
d’avoir visé « l’extermination des cadres du
mouvement ouvrier »
Vox Populi :
Comme je le disais, le fascisme italien et le nazisme allemand ont eu
toute latitude pour agir sur le territoire français. Les dirigeants
français sont informés, et lorsqu’ils appartiennent
au Front Populaire, ils sont parfois sous-informés par des technocrates
qui font leur propre politique.
A ce propos, l’échec du Front Populaire est complet et profond.
Comme vous le démontrez, par des documents inédits et remarquables,
il ne parvient pas, sans doute parce qu’il ne le veut pas, à
mettre au pas ce grand capital français, comme il ne parvient pas
à prendre le contrôle du pouvoir technocratique.
La leçon est intéressante pour aujourd’hui : c’est
bien d’élire une majorité de gauche, pour celles et
ceux qui votent et soutiennent un tel gouvernement issu d’une telle
assemblée, mais si les ministres ne parviennent pas à être
informés, à se faire obéir ou sont trompés
par une technocratie qui est payée par ce grand capital (puisqu’il
récupère les membres de ces élites dans ses grandes
entreprises), le vote est mis en échec.
Annie Lacroix-Riz :
Les sources démontrent formellement que la classe ou le groupement
de classes qui détient le pouvoir économique contrôle
tout ou presque, appareil d’État, ministres, hommes politiques,
intellectuels, journalistes, hommes de main, de la droite à la
fraction (très majoritaire) de la gauche qui ne remet pas en cause
ce système de domination. Quand ceux d’en bas réagissent,
aidés par des dirigeants qui leur sont sincèrement dévoués,
pour augmenter la part du salaire et améliorer leurs conditions
de vie, au sens large, ceux d’en haut doivent reculer, leurs propres
auxiliaires s’avérant inefficaces.
Si ceux qui entretiennent ou influencent ces derniers continuent à
détenir le capital et, avec lui, le contrôle qu’il
assure sur l’essentiel, ils sont certains de reprendre la main.
C’est au citoyen de mesurer que rien ne changera tant que les classes
dirigeantes occuperont leur position. L’historien qui fait son métier
se contente d’en administrer la démonstration :
L’aristocratie dominait tout avant 1789, les privilégiés
russes avant 1917, nos privilégiés avant 1939, entre 1940
et la Libération comme après cette même Libération.
Un des objectifs du contrôle des moyens d’information par
le grand capital (qui n’a attendu ni Bouygues ni Serge Dassault
ni Lagardère père et fils) est de dissimuler à l’électeur
salarié ou à tout non-gagnant du système cette dure
réalité.
Mais un autre objectif est de faire passer ceux qui la décrivent
pour des fantaisistes, des aigris, des adeptes de « la théorie
du complot », des pétroleuses - quand ce sont des femmes)-
ou de les vouer à l’enterrement de première classe
: la publicité éditoriale va aux « spécialistes
du patronat » qui conviennent à ce dernier [3], pas aux autres.
C’est de bonne guerre (sociale).
Vox Populi :
Lorsque vous parlez de la Cagoule et de la Synarchie, il y a un grand
absent, c’est François Mitterrand. Est-ce que vous avez trouvé
des choses, que vous ne pourriez pas divulguer ? Lui, le charentais, compagnon
de nombreux cagoulards issus de cette région et de ce département,
n’aurait eu aucun rapport avec ce complot contre la République
?
Annie Lacroix-Riz :
N’ayant rien trouvé dans mes sources sur François
Mitterrand (trop jeune pour avoir été un chef cagoulard),
je ne puis que constater ses liens profonds et durables avec les grands
cagoulards, révélés par Pierre Péan dans «
Une jeunesse française », bien que cet auteur postule une
non-appartenance du jeune homme d’extrême droite qu’il
fut au mouvement. On attendra une ouverture plus grande des sources pour
se prononcer sur pièces.
Vox Populi :
Si, pour les extrémistes de droite, il y avait longtemps que leur
ennemi principal était intérieur (les Rouges, la Gauche),
il faut constater que les hommes de gauche n’ont pas pu et su percevoir
la profondeur de cette haine qui les visait et n’en ont pas été
capables à leur tour. Car la réalisation de cette guerre
civile, larvée jusqu’en 39, va se jouer entre 40 et 44. Comment
expliquez-vous cet aveuglement ?
Annie Lacroix-Riz :
Je n’aime pas le terme de guerre civile, comme je l’ai écrit
dans mon livre - de quelle guerre s’agit-il, entre des impuissants
et des tout puissants, armés jusqu’aux dents pour anéantir
les droits des précédents (et stricto sensu un certain nombre
d’entre ces derniers) ? Une partie des « hommes de gauche
» sont nettement plus liés au patronat qu’aux classes
qu’ils sont supposés défendre : il n’y a donc
pas de leur part « aveuglement » mais un choix global au service
des dominants contre les dominés, en échange d’avantages
divers, financiers ou non (la gamme est considérable). Mon livre
me semble à cet égard démonstratif, de Léon
Blum à Camille Chautemps en passant par Édouard Daladier
et tous les autres. Cela ne choquera que ceux qui ne veulent pas affronter
les faits, impitoyables.
Vox Populi :
Le quatrième chapitre s’intitule « L’Allemagne
en France : les débuts glorieux de la cinquième colonne
», et le premier sous-chapitre, « L’appareil nazi en
France ». Et vous donnez des éléments qui donnent
froid dans le dos. Car on s’aperçoit que le régime
nazi était remarquablement installé en France, bien avant
juin 40. Un jeune fonctionnaire du Ministère de la Propagande du
Reich, Arthur Schmoltz, a été expulsé d’Espagne,
début 34, en raison de ses activités d’espionnage,
il vient s’installer en France. L’Etat français connaît
les raisons de son expulsion, mais on le laisse entrer. Il devient le
« chef de la Gestapo », à l’ambassade d’Allemagne.
Au 36 rue Laffite, logeait, en sus d’une Fédération
des employés de commerce allemands, une association, Lobeda, «
chorale du Front allemand à Paris », où nos amis germains
faisaient leurs vocalises en déclarant « Ô France,
que vas-tu voir quand tu apercevras les Allemands, car les Allemands tirent
bien, attention à toi, sang français ». Tous ces gens
nous menacent, claironnent leur haine, mènent des actions anti-françaises
sur le sol français, et les représentants de l’autorité
nationale ne bougent pas le petit doigt. Finalement, la célèbre
phrase du comte d’Auteroche, « Messieurs les Anglais, tirez
les premiers » n’est pas complète, il faudrait dire
« Messieurs les Anglais et les Allemands, tirez les premiers ».
On aurait préparé un peuple à de futurs sacrifices
sanglants que l’on ne s’y serait pas pris autrement. Quel
est, à vos yeux, le personnage ou le fait, qui est le plus choquant,
au cours de ces années, de 1933 à 36, ou même jusqu’en
39 ?
Annie Lacroix-Riz :
Le palmarès est impossible, tant l’indécence ou l’obscénité
fut grande, tant du côté du Reich, dont nombre de ressortissants
si actifs depuis 1933 revinrent comme occupants depuis l’été
1940, que du côté français : pour l’état-major
général français et pour les « politiciens
» (pour se borner à ceux qui comptèrent dans l’Etat
et son appareil) stigmatisés par Marc Bloch au printemps 1944,
ce fut une surenchère : elle fut telle que je ne suis pas sûre
que Laval (symbole entre tous pour Bloch de la haute trahison des «
politiciens ») et les siens gagneraient la première place
du concours ; le « centre » présumé et une partie
de la gauche « modérée » firent aussi bien,
tant au parti radical qu’à la SFIO. Evidemment, Otto Abetz,
pourrisseur de la presse, mérite sa réputation, mais la
concurrence est acharnée.
Vox Populi :
Avec la guerre d’Espagne, puis l’annexion de la Tchécoslovaquie,
les positions de l’Etat-major français avaient le mérite
de la clarté. Vous l’écrivez (page 365) : «
L’Etat-major opta donc, dès juillet 1936, pour Franco, fournisseur
d’armes simultané du CSAR puis hôte en 1937 des cagoulards
en fuite. » Avec la Tchécoslovaquie, il ne fallut pas beaucoup
tenter l’Etat-major, dont les thèses étaient identiques
à celles de l’Allemagne nazie, à savoir que «
l’armée tchèque » représentait «
l’avant-garde des « hordes soviétiques ». Pour
cet Etat-major, et jusqu’à la déclaration de guerre
de septembre 39, et même après encore, l’ennemi n’est
pas l’Allemagne nazie, même si on est en guerre avec elle,
mais l’Union soviétique ! Franchement, quel dommage que l’amitié
franco-allemande n’était pas, avant 39, en vigueur et en
formes, sinon, on aurait incorporé les jeunes soldats français
dans la Wehrmacht pour la guerre à l’est ! Dans cette situation,
la presse française joue un grand rôle dans la propagande
mensongère. Quels sont les journaux qui, aujourd’hui, peuvent
être, encore, couverts d’opprobre ? Le Figaro ? Le Temps ?
(l’ancêtre du Monde)
Annie Lacroix-Riz :
On constate la même surenchère que dans le domaine précédent.
La quasi totalité de la presse fut, selon les termes du grand journaliste
Alexander Werth à propos de sa situation à l’automne
1938, « gleichshaltée » (c’est à dire
nazifiée), les archives allemandes et la correspondance des autorités
policières françaises concordent parfaitement.
La responsabilité du Temps, organe du Comité des Forges
comme je le démontre, est particulièrement importante, puisque
cet organe était simultanément la voix officieuse du Quai
d’Orsay ; même chose pour le Figaro, autre instrument du grand
capital, et pour tout le reste ou presque, y compris dans la gauche antibolchevique,
l’argent patronal français et celui de l’Etat allemand
faisant là des ravages.
Vox Populi :
Après septembre 39, c’est la « drôle de guerre
». Mais quand nous utilisons cette expression, nous ne savons pas
à quel point nous pouvons dire que cette période était
« drôle », même s’il y a de quoi rire jaune.
Finalement, jusqu’aux journées de juin 40 dont Gérard
Boulanger nous a parlé, l’extrême-droite envahit la
représentation politique, et surtout la haute administration. Les
membres de la synarchie se placent à des postes décisifs.
Parmi eux, il y a tout de même des traîtres hors pair, je
pense à Raoul Dautry, par exemple. Il est nommé, par Daladier,
ministre de l’Armement, avant, quelques années plus tard,
de réussir le tour de force d’être nommé, par
De Gaulle, ministre de la Reconstruction.
En fait, « il perturbait les fabrications » d’armes,
« qu’il prétendait augmenter ». Et toute la synarchie,
le CSAR, et les Cagoulards prennent possession des ministères,
des responsabilités, des moyens. Ils n’ont qu’une chose
à attendre, la défaite, mais ils ne se contentent pas d’être
dans l’attentisme, ils y contribuent.
Un mois après l’attaque allemande, elle tombe du ciel et
envahit les routes.
Là encore, la presse et les journalistes sont aveugles, alors que
la Cagoule a fait l’objet d’une traque policière, qu’il
y a eu des arrestations et un procès,, les Français avaient
perçu, sinon compris, que quelques-uns parmi eux étaient
prêts à ouvrir les portes aux Nazis.
Est-ce que les hommes de gauche n’ont pas eu une responsabilité
certaine, par faiblesse ?
Annie Lacroix-Riz :
La presse et les journalistes ne sont pas aveugles, mais organiquement
dépendants des puissants, dont ils sont chargés de mettre
en œuvre la partie idéologique de la stratégie et de
la tactique. C’est d’autant plus inconcevable pour leurs lecteurs,
auditeurs et spectateurs qu’ils leur répètent sans
cesse, aujourd’hui plus encore qu’hier, qu’ils sont
entièrement libres et indépendants, et qu’ils glosent
sur la presse en dictature (de gauche radicale surtout). Sur « les
hommes de gauche », l’abîme est immense entre la fonction
officielle (la défense des « petits » dont se targuent
la SFIO et même le parti radical) et la fonction réelle assumée
(la défense, clandestine, des « gros » qui leur assurent
dans la société une place relativement ou absolument privilégiée).
On ne nous a pas appris, à l’école et ailleurs, que
ceux qui nous dirigent nous cachent tout : les fonds non destinés
originellement à la publication mais réservés aux
décideurs, l’attestent. Vous ne maintenez pas en place une
société, où certains gagnent en un mois ce que plusieurs
milliers voire millions d’autres ne gagneront jamais en une vie,
en leur disant la vérité sur le fonctionnement de ladite
société : vous avez besoin, pour vous assurer le soutien
ou au moins la passivité de ceux de la seconde catégorie,
de leur masquer les réalités, de leur mentir, en permanence.
L’opprobre consécutif ne doit pas frapper l’historienne
qui l’écrit en se contentant d’utiliser des sources
nombreuses et convergentes, mais, si l’on se place du seul point
de vue du citoyen, ceux qui ne font pas ce qu’ils disent et ne disent
pas ce qu’ils font.
Vox Populi :
Votre livre nous apprend une foule de choses, et notamment celle-ci, essentielle
: c’est que l’extrême-droite française est en
fait beaucoup plus puissante qu’elle n’y paraît, même
si, depuis 2002, certains ouvrent les yeux.
Aujourd’hui, on différencie une droite, supposée démocratique,
de l’extrême-droite « officielle » (Le Pen, Megret),
mais c’est une entourloupe.Il n’y a qu’une seule et
grandeextrême-droite,avecdescourantset des « sensibilités
» diverses.
Elle a été, symboliquement, mise à genoux à
la Libération, des traîtres ont été punis,certes,
mais en fait, on comprend que son organisation a perduré jusqu’à
aujourd’hui, et que pour satisfaire son obsession, son culte, le
contrôle du pouvoir, elle est prête à tout.
Et en face, la gauche, dans ses divisions, est, 60 ans après la
Libération, toujours aussi faible.
Le peuple a le nombre, mais ceux qui le composent s’atomisent par
individualisme, pour copier les puissants, le dandysme.
Quelles sont les actions que des hommes de gauche devraient mener, quels
sont les travaux qu’ils devraient engager pour inverser ce rapport
de forces ?
Annie Lacroix-Riz :
Robert Soucy analyse très bien, dans ses travaux sur le fascisme
français, la continuité de la droite, extrême ou prétendument
« modérée » : face aux salaires en général,
et bien plus encore dans les phases de crise, il n’y a pas de quartier
dans les méthodes utilisées.
Nous sommes aujourd’hui dans une conjoncture où les puissants
contrôlent la situation mieux qu’ils ne l’ont jamais
fait, l’essentiel des forces adverses ayant acquis la certitude
qu’il n’y a rien à faire et qu’il faut plier
- à peu près comme la quasi totalité de la gauche
française en 1914, abdication ou renonciation à la résistance
qui l’a conduite à l’union sacrée.
Mais 1914 n’a pas empêché 1917, et la conjoncture changera,
comme elle est en train de changer dans une partie du monde.
Vox Populi :
Des Ukrainiens, et d’autres, vous mettent en cause, pour un «
révisionnisme historique », concernant l’affaire de
la famine ukrainienne.
Vous vous expliquez beaucoup quant à ce problème sur votre
site, mais pouvez-vous nous dire où en est cette affaire et nous
résumer votre position ?
Annie Lacroix-Riz :
Ma réponse va être plus longue car vos lecteurs peuvent se
procurer aisément mon livre, mais pas aussi facilement trouver
un résumé sur mon affaire : la thèse de la famine
génocidaire, provoquée par Staline, est fausse, et les sources,
diplomatiques comme soviétiques, sont formelles à cet égard.
J’ai été amenée à travailler sur les
premières, et j’ai entre 2003 et cette année découvert
nombre de documents sur la question : j’en ai publié un certain
nombre, diffusés sur Internet, à mes étudiants (la
question correspondait à un programme d’agrégation
et de CAPES en 2003-2005), et non imprimés à cette date.
Il en ressort qu’une vaste campagne de propagande a été
conduite par le Reich allemand et ses divers alliés (le Vatican
et la Pologne des colonels notamment) depuis l’été
1933, sur l’affreuse famine qu’infligeait à son peuple
l’abominable Staline ou, plus largement, le système soviétique.
Il n’était d’ailleurs alors presque jamais question
de famine provoquée mais de « preuve » de l’impossibilité
pratique de survie d’un système reposant sur la propriété
collective. Or, c’est précisément lorsqu’a pris
fin la « famine » (considérée par les historiens
spécialistes soit comme « une menace » soit comme une
réalité entre février-mars et juillet 1933, date
de la nouvelle récolte) que ladite campagne a commencé à
se déployer.
Ce tapage a couvert une grande et vieille entreprise allemande (antérieure
à 1914 et intensifiée à l’ère nazie)
: l’objectif d’arracher la richissime Ukraine à la
Russie.
C’est une vérité incontournable, sur la phase allemande
de laquelle je me propose de faire à l’avenir le point (imprimé
cette fois).
La campagne a repris depuis les années 1980 avec une vigueur nouvelle
par les Etats-Unis en quête de démantèlement de la
vaste et riche Russie soviétique, et les moyens déployés
à son service expliquent ce qui m’est arrivé : je
suis en effet la seule universitaire française, depuis de nombreuses
années, à mettre en question une thèse qui constitue
aujourd’hui un thème courant de colloque scientifique, ce
qui constitue une exception fâcheuse au consensus général.
Mon travail, non imprimé, a été conduit aussi sérieusement
que toutes mes autres recherches. Mais il a généré
contre moi, depuis avril 2005, une agitation délirante de la part
de tous ceux qui contribuent à interdire depuis vingt ans, en France
et ailleurs, de faire des recherches historiques convenables sur l’URSS,
M. Stéphane Courtois et certains de ses collaborateurs du Livre
noir du communisme compris.
Elle a associé de prétendus « Ukrainiens » (dépendant
de l’ultra-antisémite « Congrès mondial ukrainien
» sis à Washington), dont certains n’ont jamais mis
les pieds en Ukraine avant la victoire de la « révolution
orange » : ces « Ukrainiens » présumés
revendiquent l’héritage de la mince fraction des Ukrainiens
naguère étroitement liée au Reich et à son
financement, entre les années trente et 1945, tout en se proclamant
partisans de l’ « indépendance » ukrainienne,
fraction qui partage aujourd’hui ses amitiés et hommages
entre les Etats américain et allemand.
Ce tapage déchaîné contre moi, et contre lequel seuls
se sont immédiatement dressés mon syndicat (le Snesup) et
les éléments politiques les plus progressistes (via une
pétition lancée par le groupement politique auquel j’appartiens,
le PRCF), n’aurait pas dû bouleverser ma vie. Il ne l’a
gravement perturbée que dans la mesure où ma présidence
d’université, dès juin-juillet 2005, puis mon ministère
de tutelle (par l’intermédiaire du président de Paris
7), ont osé me demander des comptes sur mes travaux et sur mon
enseignement.
L’étape ministérielle a été franchie
à une époque (fin février 2006) où un conseiller
spécial de l’Elysée recevait une équipe «
ukrainienne » dépendant du Congrès mondial précité
venue demander à M. Chirac des sanctions contre moi, qualifiée
par le chef du congrès d’« employée »
du président de la République française. Entre temps,
quelques députés de droite (dont certains portent le nom
de héros du Choix de la défaite) ont joint au tapage sur
le « génocide ukrainien » leur voix et celle de telle
« électrice » tonnant contre mon « négationnisme
» et mon « extrémisme » politique : le chiffre
de ces morts atteindrait ou dépasserait celui des juifs exterminées
pendant la Deuxième Guerre mondiale et il conviendrait de le reconnaître
solennellement via le Parlement.
Par antisoviétisme viscéral, bien des gens qui n’ignorent
pas la gravité des objectifs « ukrainiens », y compris
certaines organisations juives, se sont obstinément tus sur cette
campagne, voire ont associé les organisations « ukrainiennes
» à leurs sessions et colloques sur les « génocides
» contemporains.
Je dois, à mon grand regret, cette mise au point devant beaucoup
à l’insupportable pression politique actuelle traquant l’antisémitisme
là où il n’est pas, préciser que je suis juive,
non antisémite et petite-fille de déporté à
Auschwitz assassiné sur les routes de la mort du début de
1945.
M. Chirac, qui a reçu de ma part le courrier que méritait
l’initiative décrite plus haut, n’y a pas répondu
; pas plus, à ma connaissance, qu’à la remarquable
lettre de ma collègue germaniste Yvonne Bollmann dénonçant
le scandale des pressions sur la France exercées par le chef du
Congrès mondial ukrainien. Mais, depuis les hauts faits officiels
de ces « Ukrainiens », qui ont été autorisés
par la République française à rendre les honneurs
au grand pogromiste Petlioura, en juin 2006, à l’Etoile (on
comparera avec la couverture photographique du Choix de la défaite),
je n’ai pas eu d’écho universitaire et étatique
de leurs élucubrations : je les ignorerai donc jusqu’à
ce que la « chasse aux sorcières », actuellement en
cours dans notre Europe unifiée où « la bête
immonde » se porte fort bien, reprenne éventuellement. J’espère
qu’elle rencontrerait alors l’opposition qu’elle mérite.
26 septembre 2006 in :
www.vox-populi.net
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